L'EXPÉRIENCE POÉTIQUE

La poésie, j’entends celle dont la plume dévoile, unifie sans ne jamais s’épancher, est l’arme d’effraction de tout cloisonnement, d’anéantissement des formes d’aliénation les plus sournoisement infiltrées en nous. Elle est la voie transfiguratrice par où le « je » se transmue en « humaine condition ».

            Désunissant l’âme de la torpeur, du narcissisme et du lest obscurantiste sous lequel pèse le poids de toutes les fatalités, le « je » lyrique « nous » ouvre à ce dont l’être, depuis ses plus anciennes origines, sera éternellement. Mais ce ne sera jamais pour s’y enterrer. La symbolisation illuminatrice de l’intériorité désensevelit le lien unissant l’âme que l’on est à la totalité. Elle est ce à quoi tend, au final, toute grande création : dire la mystique du « lien », de la « présence », de cela à partir de quoi toute racine plonge essentiellement dans l’universel.

            Parmi les phares qui ont éclairé cette vision de l’art et de la poésie, l’un des plus puissants est sans conteste l’intempestif Nietzsche, notamment – pas non uniquement – dans La Naissance de la tragédie[1]. Quelques décennies avant l’autre sommet que constitue l’œuvre de Marcel Proust, le philosophe allemand y établie la dichotomie entre le Moi lyrique du créateur et celui du quotidien, précisant nettement que « ce Moi n’est pas celui de l’homme éveillé, de l’homme de la réalité empirique, mais bien l’unique Moi existant véritablement et éternellement au fond de toutes choses et, par les images à l’aide desquelles il le manifeste, le poète lyrique pénètre jusqu’au fond de toutes choses. » Ce Moi, issu du « fond de toutes choses » est la puissance traversant tout ce qui est depuis toujours, et dont Nietzsche, évoquant le poète tragique et lyrique Archiloque, nous dit qu’elle est le « génie de la nature, et [qu’elle] exprime symboliquement sa souffrance primordiale dans cette figure allégorique de l’homme Archiloque ». Supprimant de façon radicale toute forme de nombrilisme, Nietzsche plonge jusqu’à ce que le poète libanais Salah Stétié nomme « la nappe phréatique » pour faire émerger cette vérité intemporelle : en « tant qu’artiste, le sujet est affranchi déjà de sa volonté individuelle, et transformé, […] en un medium par qui et à travers lequel le véritable sujet, le seul véritablement existant, triomphe et célèbre sa libération dans l’apparence. » Le poète maniant le stylet, le sculpteur, le peintre sont moins l’origine que les messagers de cette puissance. Aussi est-il précisé que « nous ne sommes les véritables créateurs de ce monde de l’art. Mais […], pour son véritable créateur, nous sommes déjà des images et des projections artistiques, et […] notre gloire la plus haute est notre signification d’œuvres d’art, – car c’est seulement comme phénomène esthétique que peuvent se justifier éternellement l’existence et le monde. »

            L’acte de créer apparaît dès lors sous son vrai jour. Il est moins le résultat d’un choix que celui d’un obéissance à la nécessité vitale. Si l’espace d’invention, de création, de libération, de lucidité, d’affranchissement vis-à-vis de toute barbarie que constitue ce site doit aussi se révéler une arme de combat, ce sera celui du style, de ce poinçon perçant jusqu’aux profondeurs de l’être, vers l’inintelligible du lumineux, vers l’indicible du devenir humain. Créer est se soumettre à une écriture de la nécessité – que cette écriture soit visuelle, musicale, poétique ou narrative – et ranimer en nous la lucidité d’un ancrage de tout l’être dans la grande totalité. Ainsi peut-on voir dans « L’Enchâssement » le projet de rendre perceptible l’expérience intérieure de l’inconcevable unité.

[1]     LA NAISSANCE DE LA TRAGÉDIE ou Hellénisme et Pessimisme, Traduction de Jean Marnold et Jacques Morland, Revue par Angèle Kremer-Marietti / Introduction et notes d’Angèle Kremer-Marietti. / Le Livre de Poche / Classiques de la philosophie. / © Librairie Générale Française, 1994, pour la révision de la traduction, l’introduction et les notes. Tous les extraits qui suivent sont situées entre les pages 66 et 70.

COPYRIGHT - JEAN YVES GUIGOT