lenchassement@gmail.com

Natalia Abdel Fattah et l’Expérience de l’écriture

L’écriture est un franchissement, une descente dans l’épaisseur invisible du réel, un ébranlement de la surface du monde. Ce n’est pas « produire un texte », mais devenir ce qui est produit, dans un mouvement de transmutation. L’écriture, pour moi, est le lieu d’un éros fondamental qui ne relève pas de la possession mais de l’excès. Écrire est répondre à un appel venu d’un autre monde d’ordre imaginal, cet entre-deux où les symboles et les métaphores ont une puissance d’éveil. L’écriture n’est pas un simple ornement du réel : elle est crypte, faille et passage. Dans cette traversée, le mot devient blessure et lumière, mémoire d’un feu ancien, éclat d’un Poème primordial oublié. Il n’est pas une unité de sens, mais trace, cicatrice vivante du Souffle. Écrire n’est pas « dire » : c’est laisser parler ce qui précède la parole.

Avant le langage, avant la pensée discursive, avant les catégories, il y a le Poème. Non pas le poème comme forme littéraire, mais comme structure originelle du monde. Écrire, dans ce sens, c’est tendre vers ce Poème absolu que nous portons en nous sans jamais pouvoir le dire tout à fait. Toute écriture véritable est une réminiscence, une tentative d’approche de cette totalité éclatée. Ce que j’appelle le Poème primordial, c’est cette forme antérieure à toute forme, ce langage d’avant le langage, ce feu logophanique qui se laisse entrevoir à travers les failles du discours.

Chaque mot porte en lui une nuit, un deuil, un exil. Le mot devient passage vers un visage-labyrinthe : non une simple surface à déchiffrer, mais un seuil d’introspection où s’ouvre la quête interne. Ce visage ne se réduit pas à une identité figée, il se déploie comme espace de diffraction et de mémoire, où l’altérité se révèle dans sa profondeur énigmatique. Labyrinthe, il ne conduit pas à une sortie mais à un retour, à une descente dans l’opacité de soi, là où le langage rejoint le mystère même de l’être.

 Écrire exige une chute dans la marge, une suspension du contrôle, un renoncement à la maîtrise. Il faut se perdre pour recevoir. Le langage devient alors matière alchimique et l’acte d’écrire un laboratoire intérieur. L’écriture peut être définie comme un art de la traversée, dans la mesure où elle relève, au fond, d’une mystique de la descente où l’infigurable se donne à voir dans l’opacité même de la langue. L’Absolu se rétracte pour devenir lisible, se voile pour apparaître et s’abaisse dans l’écriture pour être reconnu. L’écriture condense en elle un paradoxe : rendre visible ce qui se dérobe, faire entendre ce qui ne parle pas encore, sceller dans la forme le frémissement d’une présence insaisissable. Écrire consiste peut-être à entrouvrir une brèche dans le tissu du temps, un interstice fragile où l’Absolu respire à travers nous.

Éléments de biobibliographie :

Natalia Abdel Fattah est docteure en lettres, diplômée de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Elle fait partie du comité scientifique des Annali dell’Istituto Armando Curcio et du comité de conception des curricula au CRDP libanais. Membre du CIRET (Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires), ses recherches adoptent une approche transdisciplinaire, mêlant littérature, philosophie, psychologie des profondeurs et métapolitique. Elle est également membre de la Société Française de Philosophie (SFP), de la Society for Phenomenology and Existential Philosophy (SPEP), de l’American Philosophical Association (APA – division Eastern / Experimental Philosophy), de Mediterranean Editors and Translators (MET), ainsi que de l’Union des Écrivains Libanais. Natalia est aussi peintre d’inspiration jungienne et sa production artistique s’inscrit dans la continuité de sa vision transdisciplinaire.

 

COPYRIGHT - JEAN YVES GUIGOT