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Jalel El Gharbi et L’Expérience poétique

Jalel El Gharbi, poète, traducteur, professeur, romancier, grand érudit, nous propose ici une analyse d’une grande profondeur de son rapport à cette expérience – toujours originale et énigmatique – qu’est la création poétique.

Le poème ne venant jamais seul, il y a lieu de se poser cette question : qu’advient-il quand vient le poème ? C’est de l’orée de la poésie qu’il s’agit, cette étendue et ce moment si peu rattachés au temps et à l’espace. Le silence. Et puis, un bruissement qui tient plus du mutisme que du Verbe et qui n’en est pas moins la révélation. Et enfin, ce qui échappe à la saisie et s’appréhende dans les seuls canons qui régissent la poésie. L’oxymore, surtout.  La poésie tient en chacune de ses figures, toute la poésie. Ainsi, l’oxymore rend compte de l’ensemble du poïen. Elle apparie la chose et ce qui a, en tous points, l’apparence d’en être la négation. Elle pacifie les dichotomies. Les mots s’enrichissent en se délestant de leurs significations, leur plus grand bien. Poétiquement, on peut s’enrichir en s’appauvrissant. Cela facilite rend moins âpre le cheminement. Et les mots s’enracinent dans la langue en se couvrant de connotations venues d’autres langues, car un poète est toujours polyglotte. Il parle le langage des choses : un vol d’oiseau, le sourire d’un enfant, une fille qui va à l’école, un flamand rose, une mosaïque dans un musée, un lampadaire haletant, une langue que plus personne ne parle. Un poète est donc polyglotte quand bien même il ne connaîtrait que sa langue. Et il est traducteur, c’est-à-dire qu’il voit les mots changer d’atours, de costumes et même de genre. « Soleil » n’est plus exclusivement masculin ; « eau » n’est plus exclusivement féminin. Cela qui vaut pour le genre grammatical peut être étendu à toutes les dichotomies.  Cela échappe à la grammaire et à la logique. Cela est tout à la fois traductible et intraductible. Toute l’essence de la rhétorique est là. Un rapprochement, une proximité avec l’autre. La leçon que donne le poème tient dans la proximité entre distance et proximité même. L’autre revient au même, serine le poème. Dans son incessante plaidoirie en faveur de la poésie, il va jusqu’à la nier. L’autre n’est pas autre. C’est alors que la prise de parole peut désigner le silence, le signifier, devenir un de ses noms. Dit autrement, le Verbe exprime ce vertigineux voisinage entre tout et rien. En cela le Verbe tient du silence qui le nourrit. Placide, le poète pris dans une calme hébétude, un émerveillement muet, voit se dilater l’instant jusqu’à embrasser l’infini puis il se rétracte pour tenir dans le fini d’un mot, d’un vers, d’une image, d’un détail cheminant vers son tout. L’instant où advient le poème est à interroger chaque jour parce qu’il n’a pas de galbe ni de contours qui permettraient de le peindre. Il est aussi fuyant que la définition du poème. Il est dans l’intérêt de la poésie que nul ne puisse en rendre compte péremptoirement.

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