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Parme Ceriset – l’épopée de la subjectivité

Le recueil de Parme Ceriset1 n’est pas sous-titré « Entre la mort et l’extase » par le fait du hasard. De fait, une première lecture nous donne à lire une vaste épopée apocalyptique, où règne le mal et où la poétesse ranime les dieux de l’Antiquité grecque. Ces derniers apparaissent en effet de temps en temps et l’on sent, par la façon dont la poétesse en parle, qu’elle aime profondément la civilisation antique.

En quoi, sans partage, nous la comprenons !

Quelle source inépuisable de grandeur et de beauté que la Grèce antique !

On sent toutefois que cette lecture, tout à fait juste au demeurant, ne rendrait qu’en partie justice à cette œuvre. Car les combats, les vœux, les amours et les désespoirs qui s’y chantent expriment un sens tout aussi épique qu’existentiel, comme le ferait quelque fleuve intemporel nourrissant intérieurement l’âme humaine.

Un titre annonciateur

En effet, Parme Ceriset retrace à l’image d’un passage mythologique l’arrachement à la mort qui lui permet, par la magie de la métamorphose et de la science, le passage d’outre-tombe à celui d’outre-monde. Le titre l’annonce, et le début du recueil le rappelle : « Je marche outre-monde2 ». Si nous ressentons par moment une atmosphère funèbre qu’exprime un vers tel : « Il fait un temps de fin des temps3 », cela se dépasse vers la lutte et la victoire de la vie sur ce qui tendrait à la recouvrir.

Le panorama macabre du ressentiment

En effet, les combats racontés dans ce recueil symbolisent ceux à l’œuvre au sein de l’âme humaine, où le néant, la mort, le ressentiment tentent – et réussissent si souvent – à vaincre. Nous sommes souvent en nous-mêmes le théâtre d’une apocalypse spirituelle, et les Titans qui s’y déchaînent annihilent bien des innocences : « Des anges à peine éclos se fanent, / brisés par la mâchoire d’un géant4. » Or, les vaincre une fois ne suffit jamais à les anéantir. Les démons intérieurs renaissent et poursuivent leurs attaques, tant leurs forces leur permettent de rarement demeurer terrassés pour longtemps. « Une fois, je l’ai5 vaincu. / Il s’est enfui avec ma liberté. Mais j’irai la reconquérir6. »

Le vrai mal, Chateaubriand l’énonçait déjà dans ses immortelles Mémoires d’Outre-Tombe – un titre qui en rappelle un autre… – s’énonce ainsi : « La haine et le ressentiment prolongés altèrent les âmes ; ils finissent par y faire entrer quelque chose de la laideur qu’ils poursuivent. » Nous retrouvons de même le macabre panorama d’un monde terrible où le nihilisme et le ressentiment auraient pris le dessus : « Dans ces pierres, ces nuages, / la mémoire des générations / a laissé sa morsure glaciale. / Tout disparaîtra / comme si rien n’avait jamais existé / dans l’immensité bleu outremer de l’azur, / l’éternité7. »

L’unité universelle

Toutefois, cette noirceur n’est pas le dernier mot de ce lumineux recueil. Ce dernier chante tout au contraire le rejet du renoncement et l’amour de notre monde. Cela commence par l’ancrage de l’être dans un vaste mouvement universel. En effet, tout cheminement poétique, affirmait avec justesse André Rolland de Renéville, est un mouvement quêtant l’unité. Parme Ceriset nous fait ressentir ce cheminement dans des passages où la plongée dans les profondeurs de l’être nourrit l’âme : « L’odeur de la pourriture / s’imprègne dans mon sang8. » Nous avons le même ressenti dans l’extrait suivant : « L’humus souffre. / Ses larmes humectent l’herbe9 » L’entremêlement des différents éléments naturels annonce les bouleversements à venir :  « Le ciel gelé des steppes se charge de charbon. / Un tombeau de fournaise dissout leur peau enneigée. / L’astre rouge éclate de chaleur, / pulvérisant le châle d’opale des résineux. / Le blizzard balaie la poudre des instants. / Les équidés s’affolent, les saisons s’enchevêtrent. / La vie est suspendue. / Une menace impalpable parcourt les plaines, / du dos des ténèbres à la moelle des jours10. »

Le lecteur y sent la venue d’une apocalypse qui n’est pas perçue comme une fin en soi, de même que, suivant qu’on la surmonte ou que l’on en soit écrasé, la métamorphose intérieure est une étape vers un autre moi.

Telle sera la mission de la poésie.

La poésie comme arme de combat

« Je tue / le néant11. » Ce vers laconique est à lui seul la réalisation de ce qui advient grâce à la force poétique. C’est la victoire de la poétesse sur les ondes néfastes qui tentent de l’anéantir. Le fait est que l’ensemble du recueil est à lui seul une mélodie sans fin en l’honneur du poème.

Nous lisons – que dis-je, nous entendons ! – le bénéfique effet de l’enchantement pour quiconque sait l’écouter : « Lueurs d’apocalypse, / amour croisé / au plus profond de l’abîme… / Soigner les corps et les âmes, / apposer des mains de chamane / sur les congères figeant les êtres / dans des geôles glacées. / Redevenir animale, / tuer le squale qui les happe, / arracher le cœur des ténèbres12. » Cette expérience du « plus profond de l’abîme », nécessaire à qui se veut réellement poète, vient à la rencontre de l’honneur de la poésie qui, telles les incantations du « chamane », peut seule sauver les âmes au sein de la métamorphose de la totalité. Cet éloge rejoint, tel un écho, cet autre extrait évocateur : « Je reviens de la Nuit, / des brumes sépulcrales (…) J’assume la folie, / l’étincelle mystique, les passions savourées / au fond des catacombes, / le gouffre surmonté / et la joie arrachée / aux griffes du néant, l’amour entre les crocs13. »

 

La poésie, une force d’enracinement vers les profondeurs

Le poème chez Parme Ceriset rejoint ainsi, à partir de l’unité universelle, ce que Louis Lavelle nomme l’Être, à savoir cette totalité en acte et toujours en phase de création, n’omettant rien de ce qu’est la vie – et d’où le néant lui-même perd toute vitalité. Acte d’amour et de joie purs, le vers s’unit à l’élan et mène le lecteur par-delà toute frontière entre le réel et l’imaginaire. La puissance de la mélodie poétique est telle que la crainte de toute finitude se dissout et que les limites les plus infranchissables, tel le voile de la Maya dont parlent le Vedanta et Schopenhauer, se métamorphose en beauté : « La mort vaincra comme l’exigent les lois du monde / mais j’aurai, jusqu’à mon dernier mot, / embrasé le chaos / d’une rage de vivre insolente, / d’une étincelle d’éternité14. » On le ressent ici, à l’image de la rencontre du dionysiaque et de l’apollinien chez Nietzsche, l’élan propre à la création artistique et poétique est semblable à ce que disait Georges Bataille au début de « L’Érotisme », à savoir qu’il est « l’approbation de la vie, jusque dans la mort. »

De ce chant émane tout naturellement le saut libérateur vers la vie, prononcé par la poétesse : « Je rugis, surgissant d’une nouvelle chrysalide, / engloutis l’éther cru à coups de crocs, / respire à pleins poumons / l’air pur du jouir et de la délivrance15. »

Notes

  1. Amazone d’Outre-monde – Entre la mort et l’extase, préface de Jean Azarel, éditions Tarmac, octobre 2025.
  2. 9.
  3. 11.
  4. 16.
  5. Il s’agit d’Astérion, à savoir le Minotaure.
  6. 17.
  7. 30.
  8. 9.
  9. 11.
  10. 12.
  11. 16.
  12. 25.
  13. 43.
  14. 41.
  15. 29.

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