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ÉCRIRE L’ÉCRIRE / DISTANCIATION IMMERSION /
CONTRÔLER L’INCONTRÔLABLE

Elisabeth Morcellet

En préambule, tous mes remerciements à Jean-Yves Guigot pour cette invitation à cerner l’acte d’écrire. Vaste labyrinthe dans lequel il n’y a pas une seule réponse. Pas de mode d’emploi, à peine quelques rituels subsistant dans le temps.

« Donner corps à l’idée, donner l’idée au corps1.

L’incontrôlable distanciation

Car dans ce « faire » il y a acte et jouissance, plaisir et repentir, jeu et enfance, patience et abondance, être et non-être, tout et rien, connu et inconnu. Il y a à jouir, à ouïr entre humain et chose, élément et pierre, couleur et forme, matière et lumière, chant et litanie, prose et poème, parfum et pensée, chair et fantôme, sensation et perception, raisonnement et oubli. Cet état fugitif de l’instant d’écriture englobe tous les arts et toutes les facultés humaines sur des chemins incertains à la fois balisés. Quelques mots choisis parmi les possibles à chaque projet d’écriture. Un début se dessine avec une contrainte entre règles, jeux, repères, leitmotivs sur la page et laisse venir les mots entre silences et voix dans un déluge canalisé.

« …Car nous jouissons non seulement par la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le toucher ; nous jouissons encore par la mémoire, l’imagination, la réflexion, les passions, l’espérance ; en un mot par toutes nos facultés2. »

Aurais-je déjà émis un « comment » cela écrit, dans cette traversée guidant le peuple des moi, soi, toi, à perte de vue, entre fusion et confusion selon une limite donnée, frisant d’une folie souriante la boucle d’un abîme, poussant jusqu’à la gloutonnerie le verbe de son débordement interdit ? Car cela parle, vise et atteint on ne sait quel mirage, rivage de l’être, dans une forme de clairvoyance qui le dépasse. Un sien élargi rassemblé, unifié, s’accordant à tous les temps. Comme un goût naturel, universel à vouloir être, exister entièrement, pleinement dans le dépassement de soi. Tel un désir de se mettre en tous les états, à toutes voix pour prouver que l’on est vivant. Entre contrôle et lâcher-prise.

« Un sujet est une relation indirecte et créatrice entre un événement et un monde3. »

Ce mouvement permanent du cœur au corps, du corps à la pensée, de la pensée au monde, de l’autre à soi, et inversement, verse-t-il dans le sublime ou dans la fange ? Cette sur/vie, ce plus, se mélange-t-il au surréel dans la surimpression des filtres et le mélimélo des impressions multiples ? Ce cerveau frôle-t-il l’implosion avec ces voix autres se frayant un passage : il, elle, nous, vous, eux, je, tu, du singulier pluriel ? Là, communiant avec les vivants et les disparus, les lus et les sus, les appris et les perdus, la mémoire à tout va dégingande d’une grammaire sa syntaxe désaxée. Dans la foire à tout prendre, reprendre, projeter, abandonner, un reste subsistera pourtant : infimes miettes au final de la fête : à décortiquer, décrypter, soupeser, attraper, conserver brillant avant l’arrivée du néant.

« Ainsi l’être lui-même, au lieu d’un état donné, est devenu une possibilité constamment à réaliser, sans cesse à regagner sur son contraire sans cesse présent, le non-être, qui finira inévitablement par l’engloutir4. »

Est-ce sérieux d’exposer ce semblant de pensées à fleur de flots, pour une incertaine idée de l’état poétique ? Et qu’entendre par poésie ? Suis-je poète ? Je n’ose, ne l’ose, trébuche sur le grandiose. Jamais fini avec l’écrit. Pas trouvé le mot aux roses. J’ajuste un visuel, joue noir sur blanc, transmets trois notes au champ des perceptions. Chant visible et divisible d’un cubisme existentiel ? Extensible vue subite ? Fulgurance ? À trois mots jetés, l’ultime tentative retient un trait de rayon diffracté. Le temps se soulève… Arc en ciel… Vol… Et chute d’ange. Je suis loin, très loin (dernière présence d’esprit). Il me faut œuvrer sans fin. Chercher l’alliance et le dépôt de mots nouveaux. Et ne jamais en finir de l’histoire humaine. Appelée à écrire, oui, mais non inspirée par un seul au-dessus de la mêlée – horloger des abysses – inconnu d’origine – grain de sel cosmique – amour absolu. Je serais plutôt assaillie, ou, habitée par toutes et tous, voire aspirée dans le maelstrom initial, un tournis magmatique fourbissant un indéfini sans nom – si bienveillant dans son infinitude.

« La langue est bien une faculté transcendantale, celle de produire des significations5. »

Raisonner, aligner plan à plan, une suite d’idées à émettre au bon moment, correspondant aux expériences d’écritures à long terme : récit, roman, recueil. Un article, un poème, une prose courte invite à plus d’expérimentation. L’envie de me laisser prendre au mot, ici, m’est venue. Mais la transe sans transition se conduit mal. Nature emportée, forcée à (se) taire, au joli poli sans bouger, en un semblant d’apparence appartenance élégance, alors écrire pour ne pas… Crier à la tête de la société ? Pour exprimer, ce comprimé, supprimé, non compris dans le marché des relations, de la phrase à ses désordonnées, entre aimé/pas aimé, gardé/jeté, bon mot/du lot ? Dans ce côté déplacé, le mot à venir saute de rire et danse son hymne à la joie, sa foi en la vie et s’écrie : danger ! Ou bonheur ! Sortie du dédale : un bout de miracle apparaît, idée opportune advenue entre verbe et action, avec l’autre, ce différent, ce quasi, pas exactement, tout comme, (je est un autre) qui approche, contre, conte, lecture, relecture, jusqu’à la prochaine (blessure).

« La pensée ne peut loger sa forme essentiellement composée que dans un tableau,  espace de cohabitation simultanée d’une multiplicité d’éléments, d’idées articulées et enchainées6. »

Travail en cours. Comment une simple question… Écrire est donc un état plaisant voire délirant : sous quasi autohypnose. « Pourquoi » écrire ? Est-ce pour sauvegarder dans l’urgence – non un besoin ni une nécessité – une fébrile idée d’humanité arrachée au tumulte, dans un ressenti autre ? Soit un reflet qui ne marche pas en son miroir, du lire relire reluire en personne, à redire au commun d’un mortel coucher de soleil, son paysage humain ? Je nous égare. Contre l’ennui et la facilité. Soit reproduire un seul schéma gagnant. Répétition de soi avec reconnaissance en art ou en littérature : sur le long fil de l’histoire et de ses noms !

« Ce n’est pas une ambition d’immortalité, c’est structurel. Je laisse là un bout de papier, je pars, je meurs : impossible de sortir de cette structure7. »

« Pourquoi » écrire dans ce « comment » qui s’adresse à l’autre, autre soi, tout autres, lecteurs, amis, ennemis ? Pour donner de la voix, de la pensée, du corps à l’ouvrage, des vivres aussi, nourritures en abondance, avec le cœur d’exister, à continuer la route, quelle qu’elle soit ? Car est-il indispensable d’ajouter sa musique bas de gamme, sa griffe hors marque, son topo enjolivé sur les étagères sans connaissances d’une future bibliothèque planétaire ? Est-ce pour laisser une trace pour soi ? Pour après ? Pour être utile à quelqu’un ? Graver son couplet de départ : n’est-ce pas un peu narcissique ? Ou alors cet élan ne prendrait-il pas la forme hybride d’une thérapie, psychanalyse, défouloir, drogue douce, échappée de la réalité, spécial antidote pour surmoi lésé en reconstruction permanente ? Laissons cette part au temps des balbutiements de l’écritoire. Soit une trajectoire de presque 40 ans. Longue attente pour se présenter sérieusement au poste d’écrivain potentiel, non ?

« Exister est donc créer. Pour créer il faut déjà exister. Il n’y a pas de création de l’existence. La création revient à l’artiste, pas à Dieu8. »

Dans ce « comment » qui s’écrit, y a-t-il un « vers quoi » ? Dans cet existant écrivant, qui pense, sent, entend en même temps, relié délié, entre pleins et vides, coupes nettes et rajouts intempestifs, guettant une direction dans l’éternel vase communicant, y a-t-il un havre de fait, repos de la guerrière, paix au bureau, dans ce travail à décapiter les maux, pour accoucher d’un beau rendu ? Tel l’arrangement d’un tableau après le premier jet ? Ou une sculpture à facettes affinant la majuscule près ? Fin de l’élan. Ça continue, pèse, mesure, rythme, enlève, écoute. Éclat dans le noir. Angles élargis d’un panoramique. La pensée sourde se décide à découvrir ce qu’elle a à dire, à offrir. Acheminement d’une essence rare. Du caché au formulé. Le langage s’offre une accalmie. Réconcilie. Appréhension soudaine. L’inattendu est arrivé, perce au final, fait beau jeu un moment. Travaille l’action de la pensée de l’écrivain et l’attention du lecteur. À même la ligne. Au coin de la crue. Dans cette ère d’errance et d’outrance de tout un chacun. Dans cette mise en abîme de l’expérience de l’écriture, de ses modes, écrivain poète confondus, quelque chose a-t-il été tiré au flair ? Pas la même portée qu’une réflexion tenue aux cordeaux des idées. Le hasard voire l’erreur déterminent le processus. Entre coïncidences et contingences. Un survenu se révèle au contenu. Pas encore une épiphanie. Juste des signes dans un voyage aux portes de la conscience et de la connaissance intuitive.

« … Ce qui s’appelle le temps perdu rencontre la sphère de la découverte, de l’exploration d’un terrain inconnu ; toutes les formes de la recherche, de l’aventure, de l’avant-garde9. »

Approchons-nous de l’expérience poétique ? Avec ces instants flamboyants courant sur le fil des lettres et de l’être ? Cette adhérence en accointance de sons et de sens ? Cet au-delà du temps ? Comme une voyance anachronique en présence dans le monde. Une forme de divination prémonition. Là serait l’achoppement de cet espace fascinant entre réel et irréel jouxtant l’acte visionnaire de l’écriture. Comme en peinture ou en toute acte créateur. Par un déplacement dans une autre contrée sans frontières, où tout se voit, se perçoit, se ressent. À l’égal d’un jeu d’enfant, une incarnation  sans mouvement ni objet, juste manipulant les signes, symboles, définitions, concepts… Apparenté à un état second, circulant dans une habitation étrange et sans murs, bulle poreuse reliant fusionnant s’échappant rattrapant un dedans un dehors, s’approchant peut-être d’un état premier, en immersion totale avec le monde, sensation presque fœtale, sauf que là ça parle voit pense, actif et passif, au travers des peaux, des êtres, des membranes, ça court du sang humain à l’animal, du végétal au minéral, de l’élémentaire à une origine perdue. Une prise de psychotrope naturel (la pensée !) pour une hallucination maitrisée et guidée. État maximal d’ouvertures et de réceptions. Mieux que sur scène. Mieux qu’en performance artistique. Mieux que le sport. Mieux qu’un jeûne ? Un état borderline sans prise de risque. Pour une écriture semi automatique non surréaliste. La transformation induite par la pensée modifiant physiologiquement le corps et vice-versa. Pour preuves la désillusion du matin, de retour sur un texte en cours : l’excitation perdue, le résultat paraît médiocre. Enfin, un jour, cela peut exister, résister, tenir, se donner à lire. Pas un mot de plus. Et étrangement, ce qui aura été écrit dans le passé, au contraire, dépassera souvent le lecteur auteur : était-ce lui ? Autre personne, autre vie, autre traversée du temps présent en son perpétuel changement à être. États modifiés ? Oui, dès le début de l’écrit, avec ou sans plan, avec ou sans fin prévue, avec ou sans idée de narration ou de sujet. Et ce, à chaque remaniement. Sauf aux corrections finales.

Le résultat visible ? Une composition comme un jeu de cubes toujours différente, en équilibre instable, entre sauts quantiques silencieux et trésors exhumés. La poésie surgit-elle ? Clin d’œil et apaisement. Mot juste sonnant trébuchant, or blanc dans le calme enveloppant. Entre rythmique tonitruante et évanescence essoufflée. Entre trop et peu : la sage démesure venue d’une fougue jamais enterrée, plaisir et soif d’émettre, de transmettre le flux direct, l’énergie vitale. Désir et passion d’écrire comme de vivre. Tout à la fois écrivant, analysant, ajustant, reprenant.

« Le poète qui confie le son à la syllabe muette compte que le lecteur deviendra lui-même parleur et créera à neuf la musique des mots pour sa propre écoute. L’aspect « partition » de toute œuvre écrite dépendant de sa reproduction active et fournissant le mode d’emploi de celle-ci10… »

Immense interrogation ouvrant toutes les trappes. Je l’achève ici. Tant de pistes autour du sujet, selon le genre de l’écrit, son style, le lieu où il se produit, ses diverses étapes – notes furtives et claires la nuit, au lever, dans l’après sommeil d’une sieste, ou sur des carnets à n’importe quel moment, quelques mots, phrases, jusqu’à un plan possible, ou encore ces pensées précises qui arrivent dans le lâcher prise d’une action quotidienne (ménage, geste répétitif, promenade) qu’il faut griffonner. Et encore cette mise à l’écart, à l’assise d’une table, avec les bruits ambiants (campagne ou ville), avec le texte sur écran rassemblant mentalement les notes dans un premier jet vers l’écrit final, entre concentration, dérive et labeur. Il faudrait après le « comment », le « pourquoi », interroger le « vers qui » et cet « à quoi bon » du retranchement au monde, bien que cela n’aie pas toujours fonctionné ainsi selon les périodes. Longue histoire que cette instance à être, à se dédoubler, se multiplier, à rencontrer d’autres éléments pour s’y fondre et s’y réinventer. Jusqu’à en occuper tous les temps libres, vacances, plages de transport (métro, bus, train), zones de respiration ou liberté surveillée et comptée. Et encore ces débuts, à taper à la machine une chose si grave, si ludique, entre absolu et ridicule, du dérisoire à l’indispensable, toujours le corps en équerre, quasi immobile… (Moi qui aime tant bouger !)

Comment raconter cet « écrivant » qui survient différemment avec les quelques constantes évoquées, ne cessant de changer dans le parcours des écrits, avec les filons trouvés sitôt abandonnés, les découvertes, les moments charnières où quelque chose s’imprime, devient livre.  Tout cela pour repartir à la page vierge (avec un petit bagage) à jouer autrement avec les mêmes mots. Est-ce pour doubler la vie ? La re/vivre, re/sentir, la re/penser et résister contre et avec tous les temps d’un monde en perpétuelles évolutions ? S’immerger pour tout recréer ? Comment affiner cette expérience de l’état poétique, puisqu’il n’y a pas un seul moment unique, ou espace temps reproductible dans une vie entière, ni une seule façon, ni un moule établi dans lequel entrer en communion. Puisque tout change incessamment sauf ces quelque lignes lancées qui s’inscrivent…

« Puisque chaque sentiment particulier n’est que la vie partielle, et non la vie tout entière, la vie brule de se répandre à travers la diversité des sentiments…. »… « et ainsi de se retrouver dans cette somme de la diversité11. »

17/04/2025

1 Annie Lebrun, On n’enchaine pas les volcans.

2 Condillac, Traité des sensations.

3 Alain Badiou, Le Présent de l’art.

4 Hans Jonas, Évolution et liberté.

5 Michel Henry, Phénoménologie de la vie.

6 Jacques Derrida, Le calcul des langues.

7 Jacques Derrida, Entretien avec Jean Birnbaum, Apprendre à vivre.

8 François Laruelle, Utopia 3.

9 Guy Debord, Œuvres cinématographiques complètes.

10 Hans Jonas, Évolution et liberté.

11 Guy Debord, Œuvres cinématographiques complètes.

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