lenchassement@gmail.com

Élisabeth Morcellet – La littérature comme expérience de la lucidité

Les deux œuvres d’Élisabeth Morcellet1 qui font l’objet de cet article ne sont pas d’un abord aisé, ce qui, loin s’en faut, n’enlève rien à leur valeur. Une continuité stylistique et thématique les relie, que nous pourrions rassembler autour de la tripartition suivante : un enfermement et une juxtaposition qui rendent étouffante une présence paradoxalement insaisissable, une destruction de toute syntaxe qui déstructure l’être et enfin, du fait même d’une parole détruite, une séparation sans structure langagière permettant le lien où la possibilité d’atteindre autrui.

Un abîme nous sépare du réel ! Cet environnement fascinant – parce que lucide et angoissant – est tel que le lecteur devine plonger dans ce que notre monde est devenu : une foule au sein de laquelle dialogue et lien ne sont que factices.

Duo mi-clos se passe, est-il annoncé, entre « le 31 mai et le 17 septembre 2020 », soit, peut-on supposer, pendant la pandémie. Dès la première page, les individus sont réduits à une « mécanique des têtes et des corps2. Frappés d’incommunicabilité – ils vivent « Entre soi et l’autre… à côté de soi3 » – et, pareils à des personnages de Beckett, ont des gestes saccadés, simultanés mais sans rapports logiques entre eux : « Paradis : Recevoir Dévorer ce spectacle Ensemble Se prendre Se calmer à cette réalité4 » ou encore « Divorce : Le divorce par moment fait solution Il réduit les ambitions Possessions de chacun Il divise le problème en deux5 ». Dès lors, nous devinons qu’il ne peut exister de dialogues, d’échanges réciproques, comme l’illustrent les deux exemples suivants : « Mesure : Les actes répondent Sans procrastination Le mouvement Change son cours Sans préface6 », que vient confirmer « Dépendance : Elle frissonne Dedans dehors À l’ombre au soleil Couve rieuse Un mal inconnu7 ».

Cette faille communicationnelle – autant en nous que collectivement – réapparaît avec Fort-Clos Bravo. Nous le ressentons dès les premières pages, avec notamment l’énumération interminable8, digne de Rabelais, qui marque l’inanité des fausses ouvertures sur le monde, sur autrui, sur le réel, mirage que nous annonce ironiquement « Contact : Combien D’ouvertures Possédons-nous Au total Sur le monde ? ». Le texte intitulé « Fenêtre9 », semble lui faire écho. Le style haché décrivant le sportif10 réitère cette hargne de ne pouvoir saisir par les mots – donc l’esprit – ce qui, pourtant, est du même univers que nous. La poétesse, et le lecteur avec elle, expérimente ainsi la défaillance – mais nullement le découragement – que la lucidité nous fait percevoir : « Vrai : Une lecture Philosophique Hier soir Mais le latin Sans traduction Sur le mien Nous jonglions À l’idiome11 ».

Ces deux œuvres sont une performance stylistique et humaine, et m’ont fait irrésistiblement penser à cet aphorisme de René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »

[1] Élisabeth Morcellet, deux œuvres publiées aux éditions Unicité, Duo mi-clos, sous-titré « Roman poétique », en novembre 2022 et Fort-clos Bravo au 4e trimestre 2024.

[2] P. 7.

[3] P. 7.

[4] P. 30.

[5] P. 49.

[6] P. 61.

[7] P. 72.

[8] P. 19.

[9] P. 23.

[10] P. 26.

[11] P. 53.

COPYRIGHT - JEAN YVES GUIGOT