« Qu’est-ce qu’un poète ? Un homme malheureux qui enferme en son cœur de profonds tourments mais dont les lèvres sont ainsi faites que le soupir et le cri, au moment où ils en déferlent, résonnent comme une belle musique. (…) Et les hommes s’attroupent autour du poète et lui disent : « Remets-toi à chanter » ; c’est-à-dire : « Que de nouvelles souffrances martyrisent ton âme et que tes lèvres restent comme elles sont, car ton cri ne ferait que nous angoisser, tandis que la musique, elle, est délicieuse[1]. »
Kierkegaard.
« Parmi la cohorte de ceux qui écrivent des poèmes, les poètes sont très rares[2]. »
Alain Jouffroy
« l’inconsolable du pourquoi »
Jos Garnier, Anamorphose.
La poésie de Jos Garnier[3] se caractérise par une double exigence. D’une part, nous allons le voir ci-après, celle du style d’une féroce originalité, d’une authenticité qui s’unifie à la dureté de la pensée qui s’y dit. D’autre part, il revient au lecteur de s’investir corps et âme, souffle et esprit, dans le rythme du phrasé de Jos Garnier. Cette poétesse nous fait entrer dans une expérience existentielle rare, celle de la douleur insoutenable et de l’absolue absurdité de notre être au monde, mais sans que jamais misérabilisme ni nihilisme ne viennent en polluer le propos.
Cette profondeur du sentiment et de l’idée est rendue sensible au moyen d’un style disloqué comme l’est cet ensemble organique que constitue un être humain. Or – mais n’en est-il pas ainsi pour chaque vrai poète ? – nous nous devons de mériter la profondeur, la force, l’énergie qui relèvent de la poésie de Jos Garnier. Pour paraphraser l’André Breton du Revolver à cheveux blancs, la lumière de son œuvre « n’est pas don mais par excellence objet de conquête[4]. »
Le poème comme source de la philosophie
Nous savons depuis les Présocratiques, et cela, depuis, n’a jamais cessé d’être, que la grande poésie s’élève au niveau de la plus haute philosophie. Pour nous focaliser sur le XXe siècle, la plume d’Antonin Artaud, nourrie des souffrances vécues inlassablement tant dans l’âme que dans le corps, fera fleurir le verbe de la cruauté – et amènera Gilles Deleuze à philosopher. Dans un registre très différent, mais tout aussi puissant, René Char ranimera l’esprit de la sagesse des Antiques et entamera un dialogue avec les penseurs de son époque. Nous en sommes très proches également avec Jos Garnier chez qui chaque poème est une mise en abyme de la plume écrivant sous la dictée de la douleur, retraçant les soubresauts, l’essoufflement, la hargne et l’effroi.
Nombreuses sont les questions fondamentales que Jos Garnier interroge dans ses recueils. Or, ces derniers retravaillent sans cesse de l’intérieur les thèmes qui hantent les pages. Leurs reprises font l’effet de vagues qui précisent, fixent, ou remettent en question les angoisses, tourments, pertes ressentis au plus profond de l’âme. Lire Oscilloscope ou Vertige est entrer dans un espace vivant d’expérimentations, où les vers ou lignes respirent, déploient ou rétractent le ressenti à l’égard du monde.
Un style de la cruauté
C’est pourquoi, pour quiconque découvre ses textes, une « accoutumance » est nécessaire. À l’image des poèmes d’Apollinaire ou des œuvres d’Héraclite, nous devons sentir intérieurement la souffrante harmonie, vivre les phrases, les intégrer en nous-mêmes pour les rythmer, les scander, et repartir d’elles-mêmes pour les comprendre, au sens où l’entendait Paul Claudel. Alors, depuis les profondeurs du dire de la poétesse, une forme d’élan nous soulève, nous emporte. En effet, elle plonge dans sa propre expérience totale et en extrait cette vaste aventure du vécu humain.
Nous avons titré cette étude « une écriture de la nécessité », et ce n’est nullement le fruit du hasard. En tant que telle, en effet, la poétesse nous fait vivre dans un même mouvement d’une part le face à face avec la contingence et l’absurdité, et d’autre part leur dépassement par la création. Elle dévoile et combat, révèle l’abomination du néant et le vainc en l’insérant dans le sens général du poème. Écrire, c’est construire par le style, donner forme au chaos dont notre abîme est plein, comme l’énonce Artaud dans L’Ombilic des Limbes[5]. Dans Oscilloscope, Jos Garnier fait face elle aussi à cet abîme, exprimé sous la forme tragique d’une condamnation : « verdict on y passera notre vie entière / à rien comprendre[6] ».
Affrontement de l’Absurde et dépassement
Or, dans une perspective schopenhauerienne, ranimée par la geste poétique, la poétesse exprime le besoin irrépressible, qu’elle sait être totalement dénué de sens, d’aller au-delà des apparences. C’est un besoin rongé par le doute, mais qui est inévitable car inhérent à notre nature. Le recueil Vertige rapproche la nature humaine, dans son effort pour durer tant physiquement que spirituellement, sans même s’interroger sur le « pourquoi », à celle de l’insecte. Cela est d’autant plus visible que des termes comme « synclinal » ou « désincarcérer » relèvent de la matière la plus brute : « […] commence / alors / l’inlassable mécanique / des levers douteux / où / se soustraire / à la balistique / des jours brûlés / sableux / se réduire à la minute / tel absurde / papillon sombre / et toujours / le corps synclinal / ça / peine / à se désincarcérer / des ressorts / de la nuit / sans étoile » La destinée humaine exprimée par le « ça », généralité si vague qu’elle en devient inconsciente, tente malgré tout, par instinct, à s’accrocher à son devenir apocalyptique : « ça / parvient / enfin / à s’arrimer / avec lassitude / aux rebords / d’un soleil de Munch / apocalyptique / bouche béante / texture mauve qui / insatiablement / enfièvre / chaque autre / jour / et pénètre / la chair / puisque / chair / ça / se dit / encore / vivante / et la langue s’écorche / entaille[7] » Le corps devient objet de conscience de la façon la plus absurde, uniquement par la douleur. Celle-ci gagne la poétesse également dans sa tentative pour l’exprimer : « La parfaite indécence se partage comme le sel sur la main la longue ligne virtuelle s’oppose avec un rythme effréné et nous montre maintes fois le chemin qui pourtant s’effile à toute vitesse comme un abrupt présage […] les mots enrayés dans la gorge on siphonne symphonie pour noctambules […] ça reprend plusieurs fois le refrain ça presse sur la poitrine c’est un poids qui ne se dégage ça pèse lourd sur les reins […] on ne peut rien attendre en partage la scie travaille tranquillement gauche droite petit battement des pieds puis plus rien sans obscure raison[8] »
Du fait même de l’absence de choix réel, nous sommes portés, sans même en être conscients, par une force instinctive et aveugle qui nous traverse depuis la plus lointaine histoire cosmique. Les vers qui suivent l’expriment magnifiquement : « toute cette pâleur encore / pour finir / ce qu’on ne sait pas / ce qui semble l’inconnu / ou bien l’ignorance en nous […] inconnaissable en soi / je ne suis pas sûre / une illusion / un voile simplement / qu’est-ce qui s’y passe / ce mouvement qui n’a pas de but / il y a une volonté en nous / ça nous emplit / ça se fait / un geste simple / une certitude que nous sentons à peine / l’élan de vie à créer / il sert à quoi ? du début à la fin / vous ne sentez pas / la racine au sein de deux mille milliards de galaxies / aveugle / tel que l’homme » Portés par cette puissance instinctive, nous semblons de grands somnambules guère différents de n’importe quel autre mammifère. Seul demeure l’instinct, source de douleurs sans fins : « ce qu’est l’instinct / une grande souffrance qui le traverse / toujours le bien-être hors d’atteinte / tout le tourment qu’est-ce que c’est ? / comment mettre fin et pourtant / il faudrait réussir / tout ça n’est qu’illusion n’est-ce pas ? / une sorte de paix / le repos préliminaire très bref à la poursuite perpétuelle[9] ». Ces vers chantent la lucidité devant « tout le tourment », en même temps qu’ils l’enveloppent des voiles apolliniens du poème. Ils scandent un grand Pourquoi ? universel, digne du grand Nietzsche, puisque cela s’écarte de tout nihilisme : « l’exploration du malheur / notre condition humaine / ce qui me touche / moi ou vous / au premier regard / une issue fatale / dans ce monde-là / on doit essayer de survivre/ par le corps hors du temps » Cette constatation que n’eût pas renié l’Albert Camus du Mythe de Sisyphe amène de même un océan de questions : « que sait-on ? / le désastre / un évènement très précisément / comprendre le sens / du non être / pourquoi ce combat ? / à se poser des questions / dans le monde chaotique / ce malheur qui n’a pas de sens / un grand point d’interrogation / on n’en sait rien » Ainsi s’énonce la lucidité de Jos Garnier, avant l’annonce de l’acte qui dépasse ce néant : « il nous reste ces images / parfois / face au pire / le supplice de mille morceaux / avant tout / parfois / une lumière un peu noire / à quoi bon / cette disparition / inarrêtable / ce désaccord en soi / ce que j’essaye / cette brisure fantastique / c’est la mienne au fond / cette malédiction / pourquoi ? / pouvoir donner forme à ça / c’est mon travail / de rester debout aussi […] / il nous faudrait être à l’écart tranquillement / avant d’écrire / mettre un terme à cette idée / ce flot infini / un temps viendra / ce processus ne va jamais s’arrêter / tout devient partage / nous avons perdu notre vie / à toute chose / une insomnie permanente / c’est la peur encore une fois / un dispositif durable[10] »
La poésie comme miroir d’elle-même
Ainsi se concrétise la victoire du poème sur toute déliquescence nihiliste. Nous avons rapidement énoncé précédemment que l’œuvre de Jos Garnier était une sorte de miroir de l’acte poétique réfléchissant sur lui-même tout en agissant. Elle écrit tout en devenant elle-même le miroir réfléchissant reflétant le mouvement de la plume. Cela apparaît notamment dans Anamorphose où s’énoncent en même temps le besoin de s’ancrer dans un cheminement et la nécessité de dévier le point de vue, d’ouvrir l’horizon des possibilités. Cet élan fait de cette œuvre une plongée fascinante dans les arcanes les plus lumineux du dire poétique. Nous ne sommes jamais dans quelque froid art poétique – finalement toujours sans intérêt – mais dans l’œuvre en mouvement se faisant devant nos yeux, se reflétant elle-même : « littérature sur les traces comme guide passionnant aller revoir ce premier mort pour observer une fine odeur de l’encre en mémoire triste crémation sur l’écriture pas grand-chose alors que les lieux sont écrits comme un vaste point de vue possible peinture déjà possession disparue rapprochement des traits en superposant ces mots en pente […] cette heure trouble d’aujourd’hui à réinventer combler la vie s’approcher de l’expérience dans son intégralité à travers l’actuelle première marche que je représente ultime espérance[11] ». Le lecteur s’y trouve enlacé, fasciné, étourdi, entraîné malgré lui d’autant que ces mots d’ordre se poursuivent comme suit : « on a besoin de donner à voir des réalités autrement déplacer ce mutisme sans le vouloir comme un dialogue à mémoire continue collective tempête dans la découverte nostalgique d’universel imaginaire malgré tout pour en savoir plus les transformer à quel prix une part d’émotion nous poussait au cœur d’une zone très ancienne aveugle à long terme qui existe déjà au quotidien absurde et scandaleux du grand champ libertaire[12] ». La part archaïque de l’être rejoint l’être écrivant, dans une symbiose de l’être total s’unissant dans le verbe.
Nous voyons ici que, chez Jos Garnier, le lyrisme, depuis l’être total, se fait universel. Ce « dialogue à mémoire continue collective » est tout à la fois vertical (géographie spirituelle essentielle) et horizontal. De même, il s’agit de retrouver le dire originel, celui qui fusionnait avec ce qui se devait d’être dit : « se détourner dans chacun des moments en phase aux marges extraordinaires qu’on imagine de remise en cause une forme vierge instinctive se penche d’une incessante pensée créatrice ce sentiment souvent ouvert il se peut intermédiaire le reconnaître de côté que savait-on de la folie brute pour la réflexion libérée originelle il y avait un mouvement de la lecture en fusion des phénomènes exactement exprimés cheminant auprès des années malgré tout le signe pour communiquer avec le temps clairement asilaire ne plus exprimer les mots de l’effort de l’erreur se dégager des formes personnelles[13] ». Cet enchâssement de « l’être » du « dire » et de ce qui est pensé et perçu n’est pas définitivement perdu, mort, dissout. Il revient au poète d’en vouloir la résurgence.
Une œuvre de connaissance du tréfonds de l’être et du dire poétique
Pour ce faire – et afin que cette volonté s’enracine dans le réel –, Jos Garnier n’hésite pas à faire de l’écriture poétique, comme de même le voulait Henri Michaux, une connaissance par les gouffres[14]. Elle remonte aux origines psychologiques et corporelles de la poésie qui plonge dans les profondeurs de l’être, là où, comme le disait Rilke, « le Beau n’est rien d’autre que / ce début de l’horrible qu’à peine nous pouvons encore supporter[15]. » Aussi évoque-t-elle ces « étranges profondeurs » qui obéissent à un « lent processus hypnotique » qui semble prendre possession de nous. C’est une « danse » qui, au bout du compte, se fait « transe des ténèbres » : « pareils aux étranges profondeurs qui s’écartent en lent processus hypnotique ces chagrins recensés vrillent toute couleur patiemment décollée au plus obscur des creusements clos chaque jolie pensée se voit accorder un tombereau d’épines maniaques tirées près la courte échelle tout se vaut un dehors si fragile au-dedans presque effondré sur sa base ce serait une fin poussive architecture pleine peau se fendille selon un rite local inconnu désordre qui s’empare de nous c’est la transe des ténèbres[16] […] »
La lecture de Jos Garnier nous met, nous le voyons, incessamment en lien avec le processus poétique lui-même. Toutefois, elle a pleinement conscience que l’expérience poétique est nécessairement celle, également, d’une prise de conscience vitale : l’essentiel de ce qui se dit, se pense, s’exprime puis se répand sur la feuille est imprévisible. L’écriture est le dire du mystère. « Cela » se fait, le mouvement effectue sa danse, mais la source de son contenu s’enracine dans l’énigme. Nous sommes ainsi confrontés à l’insaisissable et l’indicible du réel. Or, si ce qu’il y a de plus indispensable dans l’écriture est en même temps ce qui prend sa source dans la contingence et le non-sens, il n’en reste pas moins que l’acte créatif est aussi – lumineux paradoxe – ce qu’il y a de … plus vital ! C’est ce qu’exprime précisément Jos Garnier dans Oscilloscope : « c’est ma vie ou bien rien du tout / ça n’a aucun intérêt très souvent / il faut le noter / cette espèce d’écho / l’éclatement je le vis en bloc bien sûr / l’implacable déroulement par lui-même / des paroles non préméditées je le répète / on tourne tel quel absolument[17] ! » Ainsi sait-elle qu’écrire lui est essentiel pour ne pas sombrer, mais la substance de cet acte ne relève pas de la rationalité étroite : « est-il possible de vraiment répondre / vivre avec / nous continuons à être / plutôt que rien[18] » La temporalité dans laquelle nous avançons est, depuis saint Augustin, l’indéfinissable par excellence : « le passé le présent le futur de nulle part / ce temps s’écroule et se renouvelle / ainsi de suite / plus rien à dire / comment le temps a-t-il pu passer ? / il y a une confusion une fois pour toutes / il nous reste juste notre présence chimère pénible ». Mais c’est de tout cet indéfinissable de notre présence au monde que nous forgeons notre existence – et l’écriture qui lui donne sens : « je vais où ? / marcher marcher / allonger le pas tourbillon se prendre les pieds dedans / ça va où hein ? / ou alors je reste dedans je m’assois et j’attends / la traversée infernale pizzicato / ça va où hein ? / une coulée ça défoule c’est trompeur / je tambourine / mais est-ce qu’il y aura quelqu’un ? / je veux dire où je suis ? / personne personne personne / hé ! par ici la décave / j’ai mal au cœur / je voudrais me rendre / par-dessus tout[19] »
Le poème de la douleur
Enfin, la souffrance traverse l’ensemble de l’œuvre de Jos Garnier, mais ressort tout particulièrement du recueil Vertige. Le corps y apparaît disloqué. Les organes perçus comme séparés, purs « outils » dotés d’une vie souffrante. Le contact de ceux-ci avec l’extérieur n’est que déchirement, et le mouvement arrachement douloureux.
L’ensemble de Vertige semble constitué d’un seul poème, d’une saisie continue comme le serait la durée bergsonienne : le recueil forme un écoulement privé de toute scission exprimant l’expérience infinie de la douleur.
Nous sommes dès lors en présence d’un paradoxe tragique : d’une part, nous avons cette averse interminable de douleur et, parallèlement, nous assistons à une série de scissions créées par le rythme haché, exprimant les successions d’éclairs de calvaires et de brisements. Aussi Jos Garnier a-t-elle raison de parler d’une « autopsie d’un / désastre / parfait[20] ». L’être qui s’y écrit halète, telle une personne sur le point de perdre le souffle, alignant des phrases entre-coupées et se limitant à de simples successions (parfois sans article ni préposition). Vertige existentiel, face à face avec le plus concret, en même temps que le glissement rythmé, symbolisé par la longueur inégale des poèmes. Nous sommes mis en contact avec le ressenti le plus concret, le plus âcre, avec la série saccadée de la décomposition du corps. Ce qu’il reste de ce qui fut l’être aimé se limite au liquide et à l’odeur : « ça ventouse l’odeur / empreinte post-mortem ». Jos Garnier, poétesse, expérimente dès lors l’expérience physique et spirituelle du dire puis l’expression de l’énigme que constitue le vertige face au sens de cette torture : « sur la ligne de l’abandon / en dépit de la noirceur / même les doigts se recroquevillent / […] le long des rivières souterraines / de la moelle épinière / au fond des artères / qui se battent / derrière la tempe / béante / sous le creux minéral / des paupières / dans la brûlure imbibée de froid / à hauteur du thorax / comme on voudrait défaire le vide / puis refaire / avec quelque chose de nouveau de neuf / quelque chose de beau / qui n’aurait jamais été dit / jamais touché / jamais vu / quelque chose d’unique / […] à l’égal / de l’invisible cri arraché / par la lame du couteau / au masque de l’âme / un soubresaut tardif / qui incise la peau nue / pour se faire la belle / […]et qu’importe / si tout ça ne serait / après tout / qu’une folle et thaumaturgique / plongée / vers un monde / de vivants[21] ».
Affronter l’indicible
Sans doute le plus difficile en poésie est-il d’exprimer le paroxysme en toutes choses. En effet, les hyperboles fatiguent et diluent le propos, qu’il tente d’exprimer le beau ou le laid. Or, ici, dans le poème 19 par exemple, Jos Garnier nous plonge dans une succession d’instants qui nous font vivre efficacement la gradation ascendante de la douleur, jusqu’à l’abomination. L’horreur devient à ce point insoutenable que la « différence entre vie et mort » est désormais « nulle » : « si triste que je ne peux soulever un cil du ciel un pont d’écume au cœur reste accroché la tête se vide se heurte se fait mur aux échos malmenés ramenée en arrière vers l’occiput défoncé renforcement de la masse hypersensibilité accrue tenue par des ficelles nacrées filigranes emperlées prête à fissurer à partir en explosion […] tumulte infect goût barbare sur le monde seule infinie solitude et tristesse au bord de la gueule ouverte mais vivante pas crevée les yeux pendus aux joies perdues reste à creuser dans le silence du vide sans fond labeur jamais fini condamnée à la perpétuité[22] ».
La poétesse nous glisse ainsi dans toutes sortes de réalités indicibles, voire impensables pour tout un chacun, jusqu’au point extrême de la vision cauchemardesque d’un cadavre se métamorphosant en un autre être, ou, pire peut-être, de la fusion de soi avec la dépouille : « extrait filamenteux / d’un autre possible / le ventre collé au plafond / j’organise mes prises / noir / comme une répétition / sans fin / vision suspendue / au squelette effiloché / noir / s’amputer la main / fondre dans le vif[23] »
Le corps, organon de la pensée
Nous aimerions terminer cette trop brève étude de la poésie de Jos Garnier en évoquant le poème 18 (qui prolonge le 17 dans son propos). L’histoire personnelle s’y unit à l’Universel de façon implicite – nous ne sommes pas dans la philosophie – et nous décrit superbement comment, pour la nature humaine, les organes y deviennent le moyen de la saisie de la pensée. Chaque émotion ressentie s’y fait tout à la fois vécu intense de la poétesse et expression de l’humaine condition depuis les origines. Ce poème s’élève à la métaphysique sans pour autant quitter un seul instant la sensation corporelle. Ces lignes relèvent du nectar, au point qu’il me prend l’envie de citer ce poème en entier : « au réveil après de courtes incursions dans le noir sommeil la pensée revient se fige un instant sur l’estomac puis remonte les parois et vient se cogner sur les dents je la retiens contre ma langue refuse d’ouvrir les lèvres qui s’arracheraient sûrement sous la déflagration du cri le premier cri de l’homme venu sur terre se perdre sur cette croûte désolée aride sèche où seul le danger est présent et les larmes le chagrin la douleur et la commune solitude pour ceux qui ont tout perdu les bras vides plus rien ne sort à part les excréments qu’on a déjà ravalés et l’odeur fétide du corps qui se décompose on connaît l’odeur aussi on a tout connu de l’horreur on a vécu une vie pleine un arc de cercle bien dessiné du berceau à la presque mort puisqu’il faut encore être là dans sa boue surnageant au-dessus des débris de sa vie qui s’engloutiront dans la mémoire des siècles de l’ombre[24] ».
Je défie le lecteur qui commencerait la lecture de ce poème de ne pas souhaiter le lire jusqu’à la fin…
[1] Œuvres Complètes de Kierkegaard, Ou bien… ou bien, « DIAPSALMATA », Éditions Gallimard, 2018, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, textes traduits, présentés et annotés par Régis Boyer, avec la collaboration de Michel Forget, page 21.
[2] Clair de terre, Préface d’Alain Jouffroy : « Introduction au génie d’André Breton », p. 9, Gallimard, collection Poésie, NRF, 1er dépôt légal : septembre 1966 ; pour cette édition janvier 1994.
[3] Voici les quatre recueils de Jos Garnier sur lesquels repose cette étude : Vertige, éd. Tarmac, septembre 2018, Oscilloscope, éd. Tarmac, juin 2024, Ultima Thulé, éd. Tarmac, mars 2025 et Anamorphose, PhB éditions, avril 2025.
[4] Clair de terre, Éditions Gallimard, NRF, 1966, P. 99.
[5] L’Ombilic des Limbes, Éditions Gallimard, NRF, 1927, p. 53. La citation complète est : « Une grande ferveur pensante et surpeuplée portait mon moi comme un abîme plein. » Nous sommes ici très proche de Jos Garnier chez qui la douleur et la lucidité jouent le même rôle.
[6] Oscilloscope, p. 48.
[7] Vertige, p. 45-46.
[8] Vertige, p. 50.
[9] Oscilloscope.
[10] Oscilloscope, p. 58-62.
[11] Anamorphose, p. 25.
[12] Anamorphose, p. 27.
[13] Anamorphose, p. 29.
[14] Gouffres différents chez ces deux poètes, mais qui dans les deux cas deviennent un moyen de connaissance de l’homme.
[15] « La Première Élégie », dans Élégies de Duino, Éditions Poésie/Gallimard, Traductions de Jean-Pierre Lefebvre et de Maurice Regnaut, 1994, p. 29.
[16] Anamorphose, p. 30.
[17] Oscilloscope, p. 42-43.
[18] Oscilloscope, p. 43.
[19] Oscilloscope, p. 45-46.
[20] Vertige, p. 13.
[21] Vertige, p. 41-42.
[22] Vertige, p. 57.
[23] Vertige, p. 16.
[24] Vertige, p. 56.



