À la fois romancier, critique littéraire et poète, Pierre Perrin a également créé la revue Possibles en 1975. Parmi les œuvres dont il a été l’auteur, citons La Vie crépusculaire publiée aux éditions Cheyne en 1996, Une mère : le Cri retenu chez Cherche Midi en 2001, et plus récemment Le Modèle oublié aux éditions Robert Laffont en 2019 et enfin Finis litterae, 112 sonnets édités par Possibles en 2024.
Nous remercions Pierre Perrin d’avoir accepté, dans le cadre de « L’expérience poétique », de nous autoriser à reprendre ce texte faisant partie d’une conférence sur « La création littéraire » donnée en 2003. Présent sur son site (http://perrin.chassagne.free.fr/creat1.php), il est reparu sous le titre « Risquer un pied dans l’éternité », pages 93 à 97 dans le n° 23 de la revue Possibles, en mars 2022.
La qualité du fond et de la forme – indissociables à nos yeux quand il s’agit de littérature – de ces pages ont motivé notre désir de leur donner à notre tour une lumière nouvelle.
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La création littéraire
Qu’est-ce qu’un écrivain ?
Écrire, c’est risquer un pied dans l’éternité – le leurre au carré. [Pierre Perrin]
Les Grecs admiraient la Beauté, dans laquelle ils voyaient un témoignage radieux d’une immortalité potentielle ; mais l’artiste restait à leurs yeux un fabricant. Le sens du mot poète s’est lentement épuré ; ce n’est que dans nos sociétés qu’il a perdu tout contact avec le réel. Pour autant, l’adage c’est en écrivant qu’on devient écrivain dit assez les limites du psittacisme populaire. Si le travail est l’unique moyen de forcer les limites du talent, qui lui-même ne vient pas de rien, on comprend que le terme de création soit resté en vigueur. L’invraisemblance est moins grande qu’il n’y paraît. Un écrivain, un artiste est une rose des vents que la seule raison ne peut contenir tout entière.
Pourquoi écrire ? La précocité dans l’exercice de ce qui deviendra une passion, ou un métier, caractérise la profession. Les écrivains qui ont manqué à cette règle figurent des exceptions. Si, à vingt ans, peu ont publié, rares sont ceux dont les tiroirs ne débordent pas de poèmes, de romans. À vingt ans, Rimbaud casse sa plume, Flaubert a écrit de quoi remplir un volume de la pléiade ! Il a surtout les esquisses, voire les matrices de ce qui deviendra la Tentation de Saint-Antoine et L’Éducation sentimentale. Mais le fait avéré n’explique pas pourquoi c’est lui, et non son frère par exemple, qui s’est immolé à l’écriture. Quelle est la part du choix et du destin ?
Le nombre de personnes qui, très jeunes, tiennent un journal et écrivent des poèmes, des nouvelles, un roman, est évalué à plusieurs millions en France. À quoi tient ce phénomène ? L’éducation de masse permet à la difficulté d’être de s’écrire. Qui s’en plaindrait ? La feuille blanche est une alliée ; l’écriture, un psychiatre dans l’encrier. Écrire, c’est à première vue monologuer d’une voix d’encre. C’est parler à un absent, sans contradiction ; dans le meilleur des cas, celle-ci sera différée. Écrire, c’est éclairer son âme dans sa solitude. L’être humain, quand il se croit perdu, cherche un secours. S’il ne trouve personne à qui parler ou qu’il échoue à se dire, il s’écrit. La nuit tourne en lait, la douleur s’allège, l’espace d’un instant. Nomme-t-on une douleur, une émotion, une aporie, on la circonscrit, on la projette, et ainsi on la met momentanément à distance. Au lieu de se laisser posséder par elle, on la force à prendre forme, on la pétrit et on s’en délivre. Ces épanchements ne garantissent pas que leurs auteurs deviendront des écrivains, mais bien des écrivains commencent par de tels épanchements. Un manque à vivre, à l’origine, commande à l’écriture. Éluard cite ainsi Feuerbach : « Le plus grand de tous les tourments, s’il reste sans réponse, est la source de la poésie. » Plus grand s’avère le traumatisme originel, plus durable l’écriture. La tare devient quelquefois un privilège. Mais pour ne serait-ce qu’envisager une telle métamorphose, il faut sortir de l’ordre du prurit. Un premier saut est en effet nécessaire à l’écrivain.
Est écrivain quiconque écrit un ouvrage, puis le publie. Il rend public son travail. Que ce dernier suscite quelques éloges et fasse se découvrir des crocs alentour, c’est naturel. La publication ne suffit pas. Les critiques sont indispensables à l’écrivain. Le sacre ou le massacre lui tiennent lieu de brevet. Un écrivain n’existe pas sans la reconnaissance de ses pairs. Pour autant le philosophe, l’historien, le juriste, le paléontologue, le gâte-sauce, le routard avec ses meilleurs gîtes, tous ceux qui publient ce qu’ils ont écrit sont-ils des écrivains ? Non, mais des auteurs. Si l’on excepte l’écrivain public, qui offre un service et non un art, l’usage a restreint aux seuls créateurs, au domaine privilégié de la littérature, l’appellation d’écrivain. L’écrivain tire de lui-même la substance de ses livres. Il s’expose ; il se met en croix ; il s’enterre vivant. Ou plutôt il transmue son éventuel sacrifice en œuvre d’art. « D’abord on crée pour s’exprimer ; ensuite on s’exprime pour créer. » La formule est de Malraux.
L’écrivain tourne sur ses gonds en exerçant ce pouvoir inconcevable : ouvrir grand les portes de la prison. Ce qu’il tenait « au secret » est à la portée de la première bourse venue. L’individu existe pour soi ; un auteur attend le regard et l’estime des autres. Dans le droit, qu’il s’arroge, d’accaparer l’attention, lors même qu’il s’en défend en abusant de la modestie jusqu’au ridicule parfois, l’écrivain se donne à voir. L’orgueil saisit le débutant, l’ambition aiguillonne la vie littéraire. Au traumatisme initial, aux fameuses scènes capitales chères à l’Université, s’adjoint en effet le mobile de l’ambition. L’orgueil éclate dans le fameux « être Chateaubriand ou rien » du père des Thénardier ; et il arrive que la revanche sociale se confonde avec une rare cupidité. Mais ce sont là des aléas qui ne doivent pas détourner de l’essentiel : création d’un homme, fût-il aveugle tel Homère, c’est à l’homme que l’art s’adresse. Ce mouvement pendulaire, ici au service du spirituel, est celui de la vie même. Vivre, c’est venir, grandir, tenir, avant de mourir ; c’est aussi transmettre, perpétuer. Le témoignage existentiel en multipliant les angles de vue, s’il satisfait un fort plaisir esthétique, reste irremplaçable. « Sans la littérature, on ne saurait pas ce que pense un homme quand il est seul. » C’est de Georges Perros, dans le deuxième volume de ses Papiers collés qui en comptent trois. Marcel Proust ne dit pas autre chose dans Le Temps retrouvé : « Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. »
D’autres parlent de mieux se connaître. L’inconscient, c’est le labyrinthe ; trouve-t-on un fil d’Ariane, les miroirs se multiplient. L’enchantement a motivé les surréalistes. Avant eux, Gérard de Nerval a voulu percer « ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », ainsi qu’il l’écrit au premier paragraphe d’Aurélia. D’autres encore penchent pour un acte gratuit, de pur travesti. Celui-là déclare distraire ; il fabule, il fait rire en effet des enfants, des adultes, écrire est un jeu pour lui. Cet autre est un contradicteur-né ; il remet tout en cause ; inquiéter et combattre l’agitent sans cesse ; le verbe haut sur des barricades, il catapulte des paradoxes. Plus mesurés, d’autres veulent épurer la vie intérieure ou émouvoir tout simplement. Mais quoi qu’ils écrivent tous, adeptes du non-sens accréditant la rupture avec la société compris, tous rentrent dans le circuit de la communication où l’on change moins autrui qu’on ne se transforme soi-même.
Les raisons rarement affichées – sublimation d’une infirmité réelle ou crue telle, ambitions ou modestie acérée, témoignage, introspection, oulipèterie, engagements moraux, politiques, religieux – ne sauraient être exhaustives. Sait-on pourquoi on vit ? Écrire, pour le prêtre laïc sans paroisse qu’est un écrivain, est de cet ordre-là, presque inépuisable. La pratique, accessible à tous, le confirme.
Comment écrit-on, en effet ? Comment chacun écrit-il un courriel, une lettre, une note un peu fouillée ? L’école aurait traumatisé certains. Pourtant qui n’a connu la satisfaction d’avoir réussi au moins un beau devoir ? Quand ce qu’on a tiré de son esprit en intense activité génère une plénitude momentanée, c’est qu’on a été inspiré. Cela est décrié. On suspecte l’inspiration de répondre à une visitation ou une Pentecôte. Il n’en est rien. L’inspiration – les oulipéripapoètitiens offrent-ils les plus vifs plaisirs ? – est simplement la mise en activité maximale d’un cerveau en état de produire des phrases. Le résultat est une prolifération d’idées, d’images à la façon des métastases. L’ex-caractère divin, que rappelle la Muse, s’explique par l’état d’excitation que génère parfois l’intense activité du cerveau et de surcroît la difficulté à contrôler le tout. Les productions de celui-ci surgissent à l’improviste. Le cerveau est une machine infernale ; les insomniaques le perçoivent assez. Malgré cela ses productions, de qualité extrêmement variable, s’épuisent parfois sans raisons apparentes. Tout le problème pour l’écrivain réside dans l’ouverture des vannes et le contrôle de ce que celles-ci délivrent. L’écrivain apparaît inspiré quand les mots attendus sont ceux qu’il n’attend pas. Il sort, tel un diable de sa boîte, du convenu. Alors une découverte, parfois toute une chaîne de découvertes culmine et s’offre tel un corps d’amour.
L’intuition engagée, commence le travail à proprement parler. Celui-ci ne se fonde pas plus que le reste sur le vide. C’est pourquoi la tentation de la table rase est une catastrophe. C’est l’éternelle histoire de l’imbécile qui veut réinventer l’orgue. Il se refuse à grimper jusqu’à la tribune, à ouvrir le buffet – et il accouche de l’harmonium. Toute création est un leurre. Il n’existe que des suites de transformations. D’un arbre, on tire un meuble. Il faut une vie pour faire une œuvre. Le talent est-il dans les gênes – aux deux sens du mot ? Il n’est en tout cas rien sans la connaissance, la plus vaste possible, de la culture qui lui préexiste. Si Chateaubriand assure dans ses Mémoires que le style est donné, le sien a fait son miel chez les meilleurs de ses prédécesseurs. Chez eux, François-René est partout chez lui, et réciproquement. La singularité, la voix, quand même elles se feraient contre la rhétorique, n’apparaissent qu’au-delà de l’absolue maîtrise de celle-ci. L’appropriation est d’ailleurs telle que des pensées, des sensations se glissent subrepticement, parfois au mot près, sous la plume d’un nouveau venu comme des plus chevronnés. Les classiques le savaient. Ainsi Pascal note-t-il dans ses Pensées : « Certains auteurs, parlant de leur ouvrage, disent : “Mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc.”. Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un “chez moi” à la bouche. Ils feraient mieux de dire : “Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc.”, vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur. » L’idée par exemple que l’on n’aime bien qu’une fois se trouve débattue partout. Si Jules Renard consigne dans son Journal : « J’ai une bonne mémoire, j’oublie tout », Georges Perros lui fait écho en changeant seulement le « j’oublie tout » en « je ne retiens rien ». Il arrive qu’on se croie génial et qu’on retrouve bientôt sa trouvaille chez un ancien. Ce dernier fût-il Proust ou La Rochefoucauld, c’est rageant.
« Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage. » Pourquoi ? L’improvisation est fatale à la littérature. Le déclencheur n’est de rien si la patiente fixation, qui nécessite une intelligence d’horloger du cosmos, n’atteint pas la perfection. Le travail de l’écrivain se concentre sur la netteté de l’expression. La recherche du mot exact et de la concision la plus définitive garantissent la force de la pensée. À chacun son sens du rythme, sa voix, le ton qu’il essaye de fixer. À chacun ses troubles, ses admirations. Le respect de soi-même, toutefois, sans parler de celui du lecteur, interdit la banalité, les approximations, la médiocrité. C’est une question de talent, de culture et de calcul, mais liée à une volonté constante de s’améliorer. Hugo l’a consigné : « Le génie est une longue patience. »
Quoi qu’il en soit, cette longue patience, ce travail de Sisyphe ne servent pas qu’une honnêteté d’artisan. L’ordinuscrit est moderne ; sa finalité n’a pas d’âge. Ce sérieux permet d’abord à l’écrivain de progresser dans sa propre existence. C’est en ce sens que l’écriture participe de la spiritualité. Il n’est pas question d’être un dieu, ni d’encens, encore moins de gourou ; il s’agit d’une marche vers une lumière qui grandit en soi-même. Tout ce qu’on donne nous augmente. La chance de l’écrivain réside dans cette navette de l’intelligence entre la somme des pensées que les autres ont offertes avant lui et les avancées de sa recherche propre qu’il met au net pour les délivrer à son tour. Un écrivain est une ruche, âme et corps mêlés. Il n’est certes pas seul, et il ne resterait rien de son éventuel apport sans des lecteurs. Écrire est une joie dans les heures d’inspiration ; le reste du temps, à se reprendre, à la recherche d’une certaine perfection, c’est un épuisement. Bernanos a écrit que la seule vue d’une feuille de papier lui harassait l’âme ; Flaubert à Louise Colet : la rédaction d’une page épuise pire que de casser des cailloux ; et Rimbaud : « Le combat spirituel est aussi terrible que la bataille d’hommes. » C’est que la vérité est sans fond. Le moindre raisonnement s’apparente à une pose de parquet flottant ! Aucune prémisse n’est inébranlable. Même la hauteur de nos sommets varie. Les œillères seules sont fermement arrêtées. Le premier travail de l’écrivain digne de ce nom, c’est d’arracher d’abord les siennes. C’est pourquoi la traque de l’exactitude – qui va bien au-delà du style, de la simple politesse envers le lecteur – est un harassement ; et la rédemption, un leurre […].
La Cigale et la Fourmide Jean de La Fontaine
Une lecture par Pierre Perrin
Écrire, c’est risquer un pied dans l’éternité – le leurre au carré.
Le titre d’abord réunit [« et »] deux ennemies. Ce premier paradoxe ménage une surprise. C’est, fort simplement, dans l’ordre annoncé que celles-ci vont intervenir. Par ailleurs, des 22 vers qui composent la fable, le second seul n’est pas un heptasyllabe ; toutefois il reste impair, avec trois syllabes. Le tout fait un rythme un peu déhanché – le plus souvent un ensemble de trois syllabes se trouve suivi de quatre. Cependant le sixième vers rompt l’ordonnance [Pas un seul petit morceau/De mouche ou de vermisseau] avec 2 + 5 qui accentue le manque subit. La même rupture revient vers la fin à trois reprises, au vers 16 [C’est là], 18 [Dit-elle] et final [Eh bien !]. Et le huitième vers, en inversant l’ordre : 4 + 3 [Chez la fourmi sa voisine], révèle la difficulté, la fourche caudine à passer, l’effort de civilité. Le même effet est reconduit au vers 12, pour souligner la même difficulté : “ Je vous paierai”. Parfois même le rythme se perd ou peu s’en faut, notamment au vers 11 : « Jusqu’à la saison nouvelle » : malice suprême. Non seulement, c’est laisser entendre qu’on en perd ses mots, mais cela annihile chez le lecteur toute velléité d’emphase, de grandiloquence.
Le récit des causes de l’entrevue, puis l’entretien des deux rivales sont tous deux d’un apparent naturel, d’une vraisemblance inébranlable. C’est criant de vérité, jusque dans le verbe choisi : « Elle alla crier famine. » L’échange est vif, pour ne pas dire violent, tout en I stridents, presque rouge sang [crier famine / Chez la fourmi sa voisine]. Ce sont bel et bien deux vipères à taille humaine qui se toisent, comme seuls des humains et peut-être des femmes peuvent s’affronter. La cigale est dans le spectacle ; elle a chanté. Elle n’incarne qu’une pureté de façade, car elle persifle : « ne vous déplaise ». La fourmi assène sa fin de non-recevoir pire qu’un coup de fouet. « Eh bien ! dansez maintenant ! » D’ailleurs les rimes, d’abord suivies, à sept reprises, tout à coup au vers 15 passent embrassées, comme si La Fontaine soulignait le bras de fer dans le corps à corps.
Cette fable, qu’un enfant récite, est-elle si simple que cela ? Elle marie la précision juridique, Intérêt et principal, à une double litote parmi les plus énigmatiques. « La Fourmi n’est pas prêteuse ; / C’est là son moindre défaut. » L’avarice ne constitue donc qu’un parmi d’autres défauts pires encore. On frémit à pénétrer un tel abîme. À quel prix, la prévoyance ? Quels sacrifices, pour se racornir le cœur à ce point ? Pour ne pas prêter, on peut sinon tuer, du moins se résoudre à bien des légitimes défenses préventives. Voilà une charogne resplendissante, à l’engeance toujours prospère.
La Cigale attendrit d’abord. La pauvrette « se trouva fort dépourvue » ; la bise ajoute à la famine. Le bon Rousseau lui accordait sa préférence. L’angélisme a ses partisans ; la jeunesse, droit au bonheur ; et l’insouciance est reine. La Fourmi, rêche mais prévoyante, a pour elle des ancêtres paysans, des bâtisseurs. La folle insouciance, la passion du bonheur qui conchie le lendemain, la quête audacieuse, d’un côté ; de l’autre, la ténacité de l’anticipation sur un fond de générosité qui montre ses crocs. Cette fable antique reste prémonitoire. Dans cette opposition éternelle, outre le fond humain, se révèlent des clivages politiques encore en vigueur, vivaces. La lecture ne saurait s’en tenir là. Après la Fontaine lui-même, en effet dilettante déclaré auprès de Fouquet et bien au-delà, mais qui n’en travailla pas moins d’arrache-pied à la réussite tardive de ses Fables, chacun n’est-il pas tour à tour dans sa propre vie la Cigale et la Fourmi ?
En conséquence, dire, contre la compromission qu’exige la société, avec la bêtise d’un côté et toutes les manipulations de l’autre, l’homme et ses égarements sans fin, est-ce superfétatoire ? L’oubli est partie intégrante de la vie. Outre un certain plaisir, une jouissance rare à partager, dans le domaine esthétique, la littérature garde une raison d’être. L’écrivain n’a rien à sauver, ni pour son propre compte, ni pour ceux-là qui épouseront ou non ses goûts et ses dégoûts ; il a pourtant tout à écrire. La langue crée des liens qui libèrent ses amants ; la marche du monde est une noria ; le propre du plaisir est de se renouveler sans cesse. C’est pourquoi, bien que sans commandement, sans prétoire et sans juge (autre que le lecteur), l’écrivain s’assigne lui-même et témoigne que chacun peut tendre la main nue et lever, à sa mesure, l’avenir.
Pierre Perrin, [Extrait d’une conférence, Qu’est-ce que la culture ?, in Lettres comtoises n° 8, octobre 2003]