Elizabeth GUYON SPENNATO a étudié à l’Université de Taïwan. Traductrice mandarin-italien-français en Italie puis en France où elle prête serment, elle est très tôt parolière de poèmes chantés en mandarin pour des chanteurs pop chinois. Lauréate de la bourse Fondation Banque Populaire, elle a écrit trois romans, quatre recueils de poésie, un album photo/poésie et un livre pour enfants. Ses poèmes et traductions paraissent en anthologies, magazines papier et pages web. En 2024, son recueil de poèmes originaux en mandarin « 臉上的太陽 » (Un soleil sur le visage) est édité à Taïwan et son recueil napolitain/italien « Fantasia ‘e ll’isola » (Fantaisie insulaire), en Italie. La revue historique de poésie contemporaine taïwanaise 笠 Li Poetry, publie depuis 2021 les poèmes et articles qu’elle écrit en mandarin.
* *
*
Un poème qui a du rythme emportera à coup sûr celui qui le lit, ou l’écoute.
Il y a mille ans commence ici le mouvement troubadour. On chante la poésie plus qu’on la récite.
En Italie, l’accent tonique fait sonner les mots et donne tout son caractère à la langue du pays, c’est une langue « qui chante ».
La poésie mélodique fait voyager plus loin encore.
Au sortir de l’adolescence je rencontre le mandarin, langue tonale et donc pleine de rythme. Puis, le taïwanais et le cantonnais qui offrent un éventail de tons encore plus riche.
En taïwanais, la poésie joue donc sur les tons, mais aussi sur les sons : un même caractère se prononce différemment selon sa place dans la phrase.
Et cette langue est la seule (à ma connaissance) à compter deux « nous » : l’un (咱) inclut l’allocutaire, l’autre (阮) non. Cela donne à l’expression poétique des reliefs uniques.
≈≈≈
Encore plus que le rythme, l’authenticité touche au plus profond.
Dans un entretien de 1998, le grand poète taïwanais LEE Kuei-shien[1] affirmait :
« Je mets plutôt l’accent sur l’authenticité, c’est-à-dire écrire ce qu’on ressent. Il ne faut pas écrire pour la seule beauté de la langue.
Beaucoup de gens disent qu’ils passent des heures à écrire un poème sans nécessairement réussir à le terminer. C’est que leur réflexion n’est pas suffisante et qu’ils ne sont pas entrés assez profond dans leurs sentiments véritables. Ils vont donc faire usage du langage pour compenser cela.
Lorsque vous pénétrez profondément vos sentiments les plus vrais, le langage n’est pas très important, il viendra naturellement les exprimer. Par expérience, lorsqu’arrive le moment où j’ai envie d’écrire, le langage afflue. Ce n’est pas une élaboration, c’est la langue qui surgit d’elle-même. Je conseille donc souvent aux jeunes qui n’arrivent pas à écrire, de ne pas se forcer. Mais de réfléchir à nouveau et de voir si les choses auxquelles ils pensent ne manqueraient pas encore trop de profondeur. «
Maître LEE a influencé plusieurs générations de poètes, critiques et rédacteurs de magazines littéraires, toujours plus attirés par les poèmes qui savent être simples, passant leur message avec clarté.
≈≈≈
Pour en revenir au rythme tout en restant à Taïwan, la poésie en langue aborigène se veut chantée, célébrée.
Jusqu’à il y a peu, cette langue – ces langues – ne s’écrivaient pas.
À travers elles, on peut sans doute retrouver l’essence de la poésie qui s’affranchit parfois des mots pour devenir visuelle et être simplement dansée.
Qui est LEE Kuei-shien ?
Traducteur et critique, pionnier de la poésie contemporaine d’après-guerre à Taïwan, 李魁賢LEE Kuei-shien (1937-2025) était un poète prolifique (plus de mille poèmes publiés en recueils, presque tous adaptés en anglais par lui-même, puis traduits dans de nombreuses langues). Il a participé à la plupart des grands festivals de poésie internationaux et a reçu de nombreux prix littéraires à Taïwan et dans le monde. Polyglotte, il était un précieux passeur de mots et a traduit plus de cinq-cents poésies de poétesses et poètes occidentaux – classiques (de Shakespeare, en taïwanais à Rilke, en mandarin) ou contemporains – publiées en recueils et de poètes taïwanais vers l’anglais. Membre fondateur du PEN International Taïwan dont il a été le président, il était vice-président Asie du Movimiento Poetas del Mundo (PPdM) où il était très actif, et a fondé le remarquable Formosa International Festival of Poetry. Trésor National dans son pays, LEE Kuei-shien a ouvert les portes de la poésie internationale à Taïwan et celles de la poésie taïwanaise au monde. Sa simplicité n’avait d’égal que sa profondeur d’esprit.
En français :
Conférence par Elizabeth Guyon Spennato. Avec la Fondation Saint-John Perse et le Bureau de Taïwan en Provence cf. Youtube : https://youtu.be/UGkShBw98Pw
Voici, ci-dessous, le poème « Le Phare » en langue originale, puis en traduction.
* *
*
〈燈塔自白〉(台)
茫茫海上
我願意給妳一絲也光
指點一個方向
或者妳由茲遠遊四海
愈去愈遠
或者妳決心靠岸
堅守美麗的海島
倚靠彎斡的海岸
日時單純是風景點
暝時絕對會發出光線
照著海岸歷史
到天光
妳留落來 共守海角
妳若離開 從此天涯
Monologue d’un phare (original en taïwanais)
Sur la mer immense
Je voudrais te donner un peu de lumière
Te montrer une direction
Peut-être te mettras-tu à voyager
Au loin
Peut-être décideras-tu de t’amarrer
À la belle île
À la courbe de ses côtes
De jour, un simple élément du paysage
De nuit, j’émettrai à coup sûr un rayon lumineux
Pour éclairer l’histoire de la côte
Jusqu’à l’aube
Si tu restes je t’accompagne
Si tu pars nous nous séparons pour toujours
(2008)
[1]Pour en savoir plus sur cet immense poète, sur lequel Elizabeth Guyon-Spennato a beaucoup travaillé et fait connaître l’œuvre en France, voici quelques liens très éclairants : LEE Kuei-shien, « La Trinité », traduit par Elizabeth Guyon-Spennato – ; Tout près de Lee Kuei-shien – Recours au poème ; Tout près de Lee Kuei-shien – Recours au poème ; Entretien avec LEE Kuei-shien (1ère partie) mandarin-français 李魁賢訪談 (上) 華語-法語 – YouTube. Ci-dessus, nous trouverons une présentation de LEE Kuei-Shien ainsi qu’un de ses poèmes – « Le Phare » – et sa traduction.