" Le Don du Vide de Mohammed Bennis "

L'anamnèse de l'âme

           Le dépaysement qu’offre tout grand poème – que nous importent les autres ? – au lecteur qui s’y confronte, qui s’y engage comme on peut le faire à l’égard d’un abîme, relèvera du vertige. L’homme est cette inquiétude, ce vide étrange que Nietzsche percevait comme une vaste illusion, vide que vient traverser la vaste puissance dont nous sommes à peine conscients, et que seuls perçoivent les grands poètes et artistes.

           Quiconque lira Le Don du Vide se convaincra que Mohammed Bennis est de ces grands dévoilants pour qui le Verbe est poursuite d’un élan au sein de cette vaste anamnèse toujours continuée que constitue toute création.

           Les univers offerts par ce recueil ont l’illimitation qui convient à la nature même des chefs d’œuvre. Nous nous limiterons dans ces quelques lignes à ceux d’entre eux qui amènent des réflexions qui nous sont familières. Mais est-il nécessaire de préciser que – à aucun moment – nous ne prétendrons limiter par ces trois perspectives le sens de ce recueil ?

Confrontation à l'incommunicable

          L’entrée dans ce dernier nous éveille à ce mystère dont on peut dire qu’il est tout à la fois le plus universel et le plus unique en tant qu’expérience, et qui est la volonté de saisir l’incommunicable. Le Don du Vide offre exemplairement cette tentative d’approcher l’indicible du passage, l’insaisissable de la métamorphose, mise en mots – et sublimement traduit par Bernard Noël – dans des vers ciselés jusqu’au plus pur. On y fait l’expérience de l’Impossible1 à saisir par le concept, qui s’échappe sans cesse comme tout ce qui à la lisière de l’expression et de l’incommunicable : « l’impossible fixé / dans les fis / sures de la mort ». La mort fait sens dans ce qui la relie au soleil comme son antithèse absolue dans l’essence fugitive de l’être. Le « petit nuage » du poème « Chant »2 surgit « au bord de l’instant / le voici / dans le prolongement du soleil / il meurt » de même que cette « humidité qui se déshabille de son épaisseur » dans « Solitude3 ».

La saisie de l'éphémère

          L’instabilité de tout l’existant, l’éphémère qui en constitue sa nature propre est ce que tente de prendre en charge le poète. « Testament4 » semble être en équilibre entre ce qui, d’une part, une fois volatilisé, n’aura jamais existé et d’autre part ce pourra atteindre l’intemporalité grâce à sa saisie par le poème. Cette fragilité se retrouve de même dans « Non ici5 », ou bien sommes-nous, dans un « Vertige6 » inouï, ce qui « tremble pour défendre son équilibre », en danger de voir s’abréger et mourir l’exaltation dionysiaque qui a pris possession de nous.

          Libérer la tragédie de la inhérente à ce qui entre dans le cœur du devenir, celle de la disparition annoncée, telle est une des missions du poète, ainsi que l’exprime « Voyage7 », dont le vœu prend la forme d’une prière : « Cette poussière / où est mon origine / tourbillonnait au milieu de l’inconnu / Quelle pureté / pour qui saura lui restituer un frisson »

Cheminement vers le lien des contradictoires

          La magie du Verbe de Mohammed Bennis lui permet de dépasser tout énoncé de thèse pour parvenir à l’unité nouvelle – celle dont parlait Henri Lemaître8 à propos de William Blake, à savoir « l’unité dialectique des contradictoires ». Supérieur au développement philosophique qui ne nous la ferait percevoir qu’extérieurement, les poètes de Fès et de Londres insèrent dans le dire du poème l’expression du lien qui unit ce que nous pensons contradictoire. Poète du mouvement, Mohammed Bennis nous mène au vaste mouvement universel que constitue la vie elle-même, telle cette vision : « Là-bas une perspective de corail / mène vers les racines / du commencement », ou encore cet élan : « Un cri qui s’achève dans la mort / Non / pas la mort / la migration des couleurs ». Peut-on mieux exprimer l’intemporelle métamorphose des couleurs et matières ?

          Plus profondément encore, c’est à un enchâssement mystique que nous convie le poète. On sent l’intériorité et l’extériorité s’enrichir mutuellement. Tel est la voie offerte par un poème comme « Errance » où le vagabondage unifie le corps et l’âme : « Aussi longtemps / qu’il fraternise avec une étendue / la tranquillité le comble / Une succession d’étendues / le porte vers le seuil de l’ivresse / Aussi longtemps / qu’il fixe une fleur / dans le bleu / d’autres fleurs se couvrent de rosée / dans l’impalpable ». Le poème « Impossible » chante de même le renouveau des profondeurs ancestrales dans un devenir nouveau, créateur : « Nous avons confié notre état d’orphelins aux tempêtes et elles ont arraché toute leur profondeur Nous avons libéré notre soleil de l’anonymat des choses Nous avons créé le vent des arcades Et l’obscur est à présent notre demeure afin que la pulsion atteigne le plaisir extrême de son désert / Silence douloureux de ceux qui montent vers l’origine », éternel renouveau de l’héritage dans l’ordre de la création que l’on retrouve également dans « Offensive » : « Les étoiles relèvent de la géographie des ancêtres / sur les branches de mon sang / éclot la fleur de leur extase ».

          Il y a dans l’expérience poétique de Mohammed Bennis ce cheminement intérieur qui ouvre à la libération de l’âme. Le réenchantement du monde se fait par la lucidité de l’accueil, comme le prône « Invitation » dont l’unité de la lumière de l’âme et de son ombre s’affirme dans le recueillement : « Libère-toi de toi / va profond / dans les espaces ténébreux / vers ta lumière / La boue de la soumission / menace-la d’une tempête / Habite / sous la coupole de ton silence / Ta nuit a des bassins de lumière / Ta joie à présent / est un vide ».

Dans le silence mystique

          Le recueillement nous porte à accueillir le silence comme une voie royale vers la joie. Le poème17 qui en porte le nom évoque le silence crépusculaire qui ouvre à l’échange spirituel, dans un mouvement continu vers la douceur et l’amitié : « Ce silence monte / de la pierre / tiède / monte à l’horizon / Rien / ne trouble le toucher des doigts / La brise de notre nuit / avance avec docilité / une vague de peupliers la submerge / un parfum de girofle / le roulement en douceur des remous / Ici nous construisons au rire / une demeure et nous / nous partirons en compagnie / de la fuite de lumière / qui coule de l’horizon ». Une quiétude mêlée à une tiédeur semble recouvrir le monde.

Le vide contre le néant

          Dire ce qui n’est que de l’ordre de l’effleurement… Aboutir à l’unité par-delà les plus vertigineuses contradictions… Rares sont les recueils qui plongent si profondément dans les plus radicales entreprises. D’autant que le titre lui-même rappelle que chaque terme, en poésie, fait sens… et que celui de « vide » n’a pas été choisi au hasard.

          Salah Stétié le disait déjà dans La Unième Nuit, le vide n’est pas le néant et s’oppose même essentiellement à lui. Semblable au « silence en plein travail » qui « se multiplie / dans les flammes / du ghombase », le vide est ce au sein de quoi s’enracine et fleurit le devenir. On devine dans les vers de Bennis cette présence obsédante de la mort que vient transfigurer l’écriture poétique. Du néant que pourrait être l’autre monde émane le Verbe qui, lui-même, est le fruit de l’être, pur vide que la lumière remplit : « D’une tache sort l’écriture / tache laissée par l’aile de la mort / par les lisières / de l’errance / par le vide / qui est soi / Vide qu’habite la transe de la lumière / l’anti généalogie ».

          Le fantôme du néant en est l’opposé. Il vide l’énergie dont l’œuvre est porteuse et quand le silence menait au poème, le néant s’en fait le redoutable ennemi : « Ceci est mon corps Je le rencontre / Il émerge mouillé de la chose pure / et du creux des mots / Je me vois faire mes ablutions / avec du silence hanté / avec de l’impureté extatique / Les souillures se diluent / dans l’eau du désir / Un néant / qui me disait N’écris pas / se retire ».

          Poète des abîmes et des cimes, des espaces et des gouffres, Mohammed Bennis est, parmi nos contemporains, celui qui nous met le mieux face à nos propres chaos. Le Vide et le Silence y deviennent alliés pour nous aider à faire face à la nuit qui nous habite, et à descendre jusque cette nappe phréatique où, très profondément, viennent se rejoindre toutes les pulsions, beautés, énergies et autres : « Ce silence est à moi / par conséquent / à vous toutes mes fêtes / et gare à elles / car au commencement nul regard / ne parvient et pas de pilier / pour le soutenir / Sur la terre étroite de ceux / qui furent vivants / j’ai vu l’apocalypse de ma fièvre / Ce silence / est mon allié / J’ai maintenant mon orbite / un soleil peu à peu / l’attire dans ses caves / alors mes mains en transes / le répètent »

          Nous terminerons cette brève évocation par un extrait de « lutte intérieure » où Mohammed Bennis évoque dans une envolée sublime ce que Georges Bataille nommait L’expérience intérieure : « (…) d’une porte qui existe à mon insu / je ferai jaillir la passion de cette lumière / Je volerai / le vent froid des étoiles / au secret de leur veillée / Alors les soirs des passages / nommeront peut-être la fenêtre / laissée à la pureté du silence / elle qui se dérobe entre rituels et coups de vent »

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