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Yannick Fassier, Contraste amor – quand
l’existence s’unifie à l’amour authentique

Ce qui se ressentait déjà dans le premier opus de Yannick Fassier intitulé Matrice § Machines, « Le Soc », se confirme dans le second, « Contraste amor¹ ». Le livre se compose d’un ensemble de parties hétérogènes par la forme, mais – tel que le fit Nietzsche en son temps – fortement homogènes par l’esprit. Le lecteur avance dans la marée pensante d’un mouvement se reprenant sans cesse, et d’une pensée se confrontant à elle-même sans relâche. Le substantif « Contraste » présent dans le titre annonce déjà lui-même l’impossibilité de réduire ce concept d’amour de telle façon qu’on puisse le considérer comme abouti. « La question du qui nous aimons et non du pourquoi nous aimons. C’est là une question qui excède la raison et qui sera toujours en excès d’une réponse raisonnable. Car si l’amour ouvre, il oblige aussi. Il nous « oblige » envers l’infini² ». Or, cet infini échappant à toute saisie par la sensibilité projette inévitablement la conceptualisation dans l’ordre de la métaphysique.

Le monde questionné à partir de l’expérience nécessairement totale que constitue l’amour intensément vécu, dévoile la petitesse, l’étroitesse de cœur et d’esprit du vécu humain le plus banal. Tout y est fade, repli, économe, retrait vis-à-vis de l’autre. Yannick Fassier porte sur l’époque un regard dont la condamnation n’est en rien générale, platement pessimiste, sorte de sous-lucidité satisfaite et narcissique. Son stylet est précis, affuté : « J’ai la nausée devant tous ces corps qui tiennent les autres à distance au creux de leurs mains. Une distance qui prend la forme d’une assurance afin de s’assurer que rien ne pourra les atteindre, c’est-à-dire l’assurance de ne rien perdre contre l’amour gagé. Mais si l’amour n’est plus ce risque à prendre, ce saut dans l’inconnu, que pourra-t-il bien être par la suite³ ? » De là la juste appellation « d’engagement frauduleux » perçu comme un « investissement ». Cette déperdition de ce qui fut l’âme des grandes œuvres, des grands combats, et du chef d’œuvre d’André Breton « L’Amour fou » en « économie interne au résultat bien calculé et aux dépens⁴ » est un miroir de la dilution de l’individu devenu à la fois esclave et néant.

À ce diagnostic, Yannick Fassier oppose le rapport fondamentalement opposé et hostile à toute inauthenticité. « Par amour, je franchis des seuils. Je me mets en jeu en tendant la main, toute la question se faisant par son orientation. Je n’en présente ni le dos, ni la paume car il ne s’agit ni de prendre ou d’exiger, d’exclure ou d’englober. […] J’aime ces rencontres et ces expériences vécues ensemble auxquelles s’ensuivent des pensées⁵. » Le diagnostic donne naissance à une éthique de l’existence, nullement semblable aux mots d’ordre faisandés oubliés sitôt que proclamés, mais à l’exigence du lien indissociable unissant le poète et la vie.

Cette éthique de l’existence passe par l’authenticité dont, déjà, en 1927, Antonin Artaud posait les jalons dans L’Ombilic des Limbes : « Je ne conçois pas d’œuvre comme détachée de la vie. Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit détaché de lui-même. Chacune de mes œuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi⁶. » L’écriture conçue ici s’oppose à l’activité dilettante envisagée d’après le paradigme moderne des « divertissements ». Ces derniers diluent l’être, annihilent l’engagement dans une œuvre suivie, enferment le rapport à l’autre dans le cancer du gain en notoriété. Toute œuvre est travail dans la durée et liée à l’existence totale de l’individu dont l’être sera de même métamorphosé par le travail de l’œuvre. Et autrui n’est ni bannie, ni utile. Dans la perspective kantienne, l’autre est une fin en soi, non un moyen.

Toute cette éthique est clairement mise en avant par Yannick Fassier, tout au long de « Contraste amor ». Dès le début, le principe est affirmé : « Lire et écrire, qu’est-ce donc que cela ? Qu’est-ce donc si ce n’est avant tout une rencontre ? Si ce n’est apprendre à aimer un autre qui a fait don de son temps afin de s’écrire pour qu’il puisse être lu ? » / « Je ne crois pas que nous puissions écrire en nous disant que jamais personne ne devra nous lire. Nous l’espérons toujours, même secrètement. Même si ce ne doit être que par soi, celui-là qui au moment de la lecture est déjà autre et qui, se relisant, continue de le devenir. » / « En êtres aimants, pensants et pansants – pænsants – nous aspirons toujours à établir un contact, à nouer des liens⁷. » Nullement laissé de côté une fois énoncé, ce même point est repris plus loin et précisé : « Par la pratique de cette philosophie artiste de la vie, je tente de me mettre en situation de vouloir pænser toutes les créations que je peux. C’est mon œuvre de philosophe amoureux. Penser et panser car il faut veiller à prendre soin et cela s’apprend. Je le redis ici : l’apprendre fait naître la joie en moi⁸. » Se réinvestir dans le mouvement de réel, dans son devenir permanent, dans son élan vital pour reprendre la terminologie bergsonienne, telle est la puissante philosophie ici chantée. Il y a du Soleil et Chair rimbaldien chez Yannick Fassier.

Nous devinons ainsi que cette philosophie fortement existentielle – mais nullement existentialiste, la nuance est essentielle – se réalise toujours « en acte », comme lui-même l’énonce dès la page 24 : « J’aime en acte. Je m’y exerce. ». Il réinvestit cette nécessité de vivre le monde en et avec autrui lorsque, vers la fin⁹, il précise sa pensée : « Le plus grand oui que nous puissions dire à la vie est celui par lequel nous affirmons ensemble le je de chacun, de chaque un. L’humanisme ne deviendra à ce titre ce qu’il peut être qu’en en passant par le perspectivisme. Nous devons prendre ce risque d’exposer nos valeurs à d’autres regards et aimer suffisamment pour livrer les termes intimes de nos écrits. »

« Le Soc » annonçait la naissance d’un puissant auteur, ce « Contraste amor » en confirme la venue. Nombreux sont ceux – dont fait partie, vous le devinez, l’auteur de ces lignes – qui salivent à l’idée de lire la troisième et dernière partie de Matrices § Machines à paraître dans quelques mois…

1 Yannick Fassier, Matrice § Machines I, « Le Soc », Tarmac éditions septembre 2024, puis Matrice § Machines II, « Contraste amor », Tarmac éditions, mars 2025.

2 P. 45.

3 P. 131.

4 P. 135.

5 P. 167.

6 Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes suivi de Le Pèse-nerfs et autres textes, NRF, Poésie/Gallimard, 1927, P. 51.

7 Yannick Fassier, Matrice § Machines I, « Le Soc », Tarmac éditions septembre 2024, puis Matrice § Machines II, « Contraste amor », Tarmac éditions, mars 2025. P. 21

8 P. 172.

9 P. 190.

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