Robert Redeker – La lucidité d’un réfractaire

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Robert Redeker – La lucidité d’un réfractaire

Le philosophe Robert Redeker propose, depuis plusieurs décennies, une analyse de ce que notre époque, en bestial perroquet de toutes les niaises modes américaines, célèbre tout en s’y asservissant. Face à l’incompétence et à la lâcheté qui enserrent notre société, à la complaisance médiatique envers la bêtise et le renoncement, à la peur politique d’oser s’opposer aux diktats des réseaux sociaux, la lecture de Robert Redeker offre l’oxygène nécessaire, à savoir : les mots et les concepts, le courage et la lucidité à quiconque nourrit en lui le sincère désir de pulvériser la chape de plomb qui pèse sur notre triste ciel.

Si l’ironie est sans nul doute une des forces de ce que l’on nomme – avec justesse – l’esprit français, le ricanement en est la verrue : l’éclosion d’un ganglion paresseux et décérébré des faibles contre la tentative de certains de s’élever. Que ceux qui en doutent observent la contorsion faciale de primate des ricaneurs… Or, des termes comme « âme », « Dieu » – et bien que l’auteur de ces lignes n’ait pas la chance d’être croyant, il est convaincu que l’idée de tolérance n’est vivante que vécue – ou « Évangile », si vénérés par des génies tels que Victor Hugo, Barbey d’Aurevilly, Charles Péguy ou Georges Bernanos (et la liste pourrait être longue…), sont d’inégalables sources de profondeur pour la pensée.

Il y eut de grands Réfractaires[1] à chaque période de crise de la pensée. Héraclite, déjà, au tournant des VIe et Ve siècles avant notre ère, ouvrit la voie à une exigence nouvelle pour un entendement libre et hautain. D’autres suivront, souvent vilipendés pour leur courage à penser hors des ornières imposées. Ces phares nourrissent, autant par leurs écrits que par leur mode d’existence en marge, les êtres en quête de résistance.

C’est sous cet angle que nous allons interroger quelques essais récents[2] de Robert Redeker, et nous concentrer sur deux ouvrages parus il y a quelques mois[3], qui s’efforcent de combattre par le concept – et non par l’hystérie événementielle des masses hurlantes – la vague nihiliste contemporaine.

Il y a quinze ans, celui-ci s’attaquait déjà à ce qui deviendra une de ses pensées constantes : l’analyse et la critique du rejet pur et simple de la question de l’intériorité, au profit d’un corps désanimé. En effet, dans Egobody. La fabrique de l’homme nouveau, publié chez Fayard en mai 2010, Robert Redeker crée le néologisme « egobody » pour conceptualiser l’abandon de l’âme, la déshumanisation de l’homme par la modernité technicienne et consumériste, et la centralisation de la réalisation de soi sur le corps – et lui seul. Or, Merleau-Ponty l’avait déjà pensé : le corps peut être autre chose qu’un simple moyen d’expression narcissique ; il se doit d’être l’expérience de soi en tant qu’être-au-monde. Mais à l’heure des réseaux sociaux et de la mise en scène permanente, la subjectivité s’y trouve aliénée par le paraître, Ce dernier devenant statufié jusqu’à la vénération.

Dès lors, notre temps devient celui d’une dissolution ontologique, fuyant comme la peste tout ressourcement intérieur réel – c’est-à-dire autre chose qu’un gadget à la mode, oublié sitôt entamé. Or, il existe un lien unissant l’attention comme expérience et l’âme, lien qui libère l’intériorité humaine. Voici ce qu’en dit le philosophe :

« L’attention est l’expérience par laquelle son intériorité se révèle à l’homme. Plus : elle est l’expérience par laquelle l’intériorité se révèle à elle-même, autrement dit, elle est le geste à l’occasion duquel l’intériorité prend conscience d’elle-même. […] Mais qu’est-ce que l’intériorité ? […] L’intériorité est la manifestation de l’âme. Ou encore : elle est le mode d’existence terrestre, mélangée avec un corps d’homme ou de femme, de l’âme. Elle est également l’expérience par laquelle l’âme se révèle, fait irruption dans le moi. Ainsi, l’attention est-elle à la fois le processus de révélation de l’âme à elle-même, son réveil, et la résurgence de l’âme au sein de la conscience humaine[4]. »

L’athée que je suis – athéisme non choisi, athéisme de fait, comme cela arrive bien souvent – a le plus grand respect pour le catholicisme de l’auteur. En effet, c’est précisément cette force de la foi qui donne à ses réflexions une profondeur bien rare chez nos contemporains. Combien plus fondatrices sont alors ses phrases sur le corps chrétien, pur mystère incarné, rendu sacré par la présence de l’âme : une vision ô combien plus vertigineuse et riche[5] que la plate perception nombriliste qui, tel le ver de terre, vomit et ricane sur tout ce qui le dépasse.

On perçoit ainsi ce qui fait de ce philosophe un réfractaire au sens le plus noble du terme. Peut être qualifié ainsi tout auteur qui n’obéit jamais à une mode ou une tyrannie – de quelque nature qu’elles soient – mais s’inscrit dans la durée pour penser. La durée, telle que la définit Bergson (comme Redeker le rappelle[6]), consiste à s’installer dans une continuité vivante, personnelle, enracinée dans l’intériorité. Les coups d’éclat médiatiques, qui aveuglent le plus, sont pour lui stériles : ce type de penseur préfère nourrir la nappe phréatique pour y plonger plus profondément les racines de son questionnement.

Peut-être peut-on mieux saisir ce qu’il est en le décrivant par ce qu’il n’est pas. D’une part, on ne le verra pas s’opposer pour s’opposer, à la manière d’un adolescent attardé ou d’un politicard d’opposition, sorte de sous-perroquet prêt à sacrifier le bien commun pour sauver son poste. D’autre part, il refusera absolument de sombrer dans la posture mortifère du vociférateur postillonnant, enchaîné à la haine de la culture qui l’a nourri et à la nécessité de « faire un coup événementiel », aussitôt oublié, le couperet médiatique étant ce qu’il est.

Contre cette perception décadente de la pseudo-liberté, Robert Redeker choisira plutôt celle d’un Bergson, notamment celui qui, dans le chapitre III de L’Essai sur les données immédiates de la conscience, affirme ceci : « L’acte libre est celui qui émane de la personne tout entière. » Tous deux portent l’idéal d’une liberté authentique, expression de la personnalité intérieure dans une continuité vécue.

Cette exigence est la colonne vertébrale qui traverse toute son œuvre. Ainsi, L’abolition de l’âme est tout à la fois une œuvre d’analyse et de combat. Robert Redeker s’oppose à la pente actuelle posant comme une évidence l’absence de dimension spirituelle chez l’homme, réduit à un organisme biologique, à un profil de données ou à un simple consommateur. Il y dénonce également la disparition contemporaine de la notion d’âme dans les discours scientifiques et sociaux. Comme il le rappelle dans son essai sur Descartes, cette défense de l’âme est directement héritée de l’auteur des Méditations métaphysiques, pour qui l’âme est le principe pensant, le cogito : ce qui fait de l’homme un sujet libre et moral.

Parallèlement à cette « parousie » de l’âme, il rappelle la nécessité, pour nourrir celle-ci, de s’opposer au rouleau compresseur de la distraction permanente, à l’impossibilité, pour ceux qui le désirent, de s’abstraire de la présence des écrans, du bruit, de la sollicitation aliénante. À cette fin, L’Éloge spirituel de l’attention est en lui-même un acte de résistance contre la dispersion voulue par la société de consommation, qui vante :

« L’océan sans fin de l’extériorité. Je sautais de distraction en distraction […]. Mon attention restait un simple outil tourné vers le dehors. J’avais une psychologie, mais je n’avais pas d’âme ! Plus juste : je ne vivais pas selon l’âme. […] Je le pressentais, le sentais : dans cet affairement, je n’étais pas moi. Je pataugeais, faussement euphorique, dans le mésêtre, quand secrètement j’aspirais à l’être. Nous y sommes : c’est cela, l’extériorité : le mésêtre. Nous y sommes : c’est cela, l’intériorité : l’être. Mésêtre ? Je ne suis pas ce que je devrais être. Je suis sans être. Je vis comme jeté dans le monde, balloté en lui au gré de mes vaines impulsions[7]. »

Cette mise en lumière des mérites de la présence à soi, à son âme, à la durée et à la spiritualité brise l’élan grégaire d’une époque de gesticulation généralisée.

Le lien qui unit L’abolition de l’âme, Descartes : Le miroir aux fantômes et Éloge spirituel de l’attention devient évident dès lors qu’on met l’accent sur la défense de la dimension spirituelle et humaine profonde de l’être. En effet, indissociables, l’âme et l’attention se rejoignent – non dans leur signification, mais dans leur univers propre – en s’articulant avec l’activité philosophique décrite par Descartes. La discipline intérieure que ce dernier expose dans l’œuvre citée requiert une attention soutenue, exigeante, inscrite dans la durée, afin de mettre en mouvement une pensée vraie, et d’accéder à ce que son « disciple » Malebranche appellera La Recherche de la vérité. Nous avons déjà eu l’occasion d’analyser l’essai de Robert Redeker sur Descartes et de montrer que celui-ci n’est nullement un maître à penser, mais un modèle d’exigence pour le courage, l’autonomie et la rigueur dans la résistance à un environnement intellectuel standardisé.

Un des cancers de notre époque est le nihilisme nourri par la victimisation généralisée et le poison du ressentiment. Or, à l’image de Paul Ricœur – philosophe et protestant – Robert Redeker est un grand lecteur de Nietzsche, l’auteur de L’Antéchrist, en amoureux de la langue, de la pensée et de la culture que sont ces deux penseurs. Oser se confronter à, admirer – et aimer ! – ce qui s’oppose à ce que l’on a de plus profond est le meilleur antidote à ce que Nietzsche analysa avec tant de pertinence dans La Généalogie de la morale.

On le voit, l’attitude et l’écrit se nourrissent l’un l’autre dans ce que l’on peut, dans une forme de totalité, nommer une œuvre de Réfractaire.

[1] Cette notion si riche de « Réfractaire », dans une acception bien particulière, fera l’objet d’une étude à part dans quelques semaines.

[2] Nous nous sommes penchés sur ses premières œuvres dans l’article suivant : Robert Redeker – Un regard éclairant sur l’intériorité humaine. – L’enchassement

[3] L’abolition de l’âme, Les Éditions du Cerf, mars 2023 et Éloge spirituel de l’attention, Artège Éditions, avril 2025. Nous avons déjà interrogé le bel essai intitulé Descartes : Le miroir aux fantômes, Les Éditions du Cerf, mars 2025, dans le texte que l’on peut retrouver au lien Descartes – L’énergie au service d’une nouvelle naissance de la philosophie – L’enchassement

[4] Robert Redeker, Éloge spirituel de l’attention, Éditions Artège, Groupe Elidia, 2025, p. 14.

[5] Voir notamment, dans Robert Redeker, Éloge spirituel de l’attention, Éditions Artège, Groupe Elidia, 2025, notamment le chapitre 10 « Le spirituel dans le corps », pages 73 à 81 avec de belles pages faisant référence à Descartes, et le chapitre 19 : « Saint Augustin, les fruits spirituels de l’attention », pages 125 à 132, qui sont parmi les plus belles écrites sur ce philosophes.

[6] Robert Redeker, Éloge spirituel de l’attention, Éditions Artège, Groupe Elidia, 2025, p. 100.

[7] Robert Redeker, Éloge spirituel de l’attention, Éditions Artège, Groupe Elidia, 2025, p. 19.

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